Installé à Kankan depuis 1973, Elhadj Sory Doumbouya, dit « Bobo », nous livre un témoignage précieux de l’histoire, le rôle économique et social de la gare ferroviaire de Kankan, autrefois carrefour incontournable du transport en Haute-Guinée. Entre souvenirs émouvants, constats amers et espoir d’un renouveau porté par les projets actuels, il revient avec lucidité et passion sur un pan oublié du patrimoine guinéen.
Allure info : Bonjour monsieur. S’il vous plait présentez vous pour ceux qui ne vous connaissent pas.
El Hadj Sory Doumbouya : Bonjour. Je me nomme El Hadj Sory Doumbouya, mais beaucoup me connaissent sous le nom de Bobo. Je suis aujourd’hui à la retraite, mais je vis à Kankan depuis 1973. J’ai travaillé à l’Habitat, où j’étais chargé des affaires foncières, de l’arrangement urbain et des domaines.
Que pouvez-vous nous dire sur la gare de Kankan ? Quel rôle jouait-elle à l’époque ?
La gare de Kankan était l’un des lieux les plus dynamiques de la Haute-Guinée. Elle contribuait énormément à réduire les frais de transport. Des marchandises arrivaient ici de partout : de la Forêt, de la Basse-Guinée, de la Moyenne-Guinée. On recevait du poisson, du riz, du café, de l’huile de palme… tout transitait par Kankan avant de rejoindre Conakry. C’était plus qu’un simple point de passage : c’était un véritable centre de négoce. Il y avait des activités tout autour de la gare. On venait acheter des billets, déposer des bagages à la « petite vitesse » ou à la « grande vitesse ». Les conteneurs arrivaient et repartaient. À l’époque, c’était une véritable fourmilière.
Ancienne gare ferroviaire de Kankan
Et aujourd’hui, comment percevez-vous l’état de cette gare ?
C’est une désolation. Quand on compare la gare d’hier à celle d’aujourd’hui, le cœur saigne. Mais, nous avons de l’espoir, car nous voyons que le Président Mamadi Doumbouya entreprend des travaux de rénovation. Pour cela, nous ne pouvons que le remercier et l’encourager.
Quels étaient les trajets des trains à l’époque ?
Les trains venaient de Conakry et faisaient des escales : à Sougueta, Kindia, Mamou, Dabola, Kouroussa… Chaque arrêt avait sa petite gare de transit. Mais le terminus, c’était Kankan. C’est ici que convergaient les passagers des préfectures environnantes : Kérouané, Beyla, Mandiana… car les rails ne s’étendaient pas jusque-là. On prenait ensuite des moyens secondaires pour rejoindre les sous-préfectures, comme Baro et autres.
Quels étaient les avantages du train à l’époque, en termes de durée, de coût et de sécurité ?
Le train était fiable. On a connu d’abord les trains à charbon, où le bois servait de combustible. Ensuite, l’autorail est arrivé, alimenté au gasoil. Il était plus moderne, confortable, et sans grandes souffrances. Les élèves adoraient voyager par train pendant les vacances. Il y avait même un wagon-restaurant. On pouvait se déplacer à l’intérieur, manger, discuter. Il n’y avait pas ce stress qu’on ressent dans les transports routiers aujourd’hui, avec les nombreux accidents.
Est-ce que vous avez personnellement apprécié ces trains pendant votre carrière ?
Sincèrement, oui. Le train, c’était une garantie. On ne parlait pas de déraillement. Aujourd’hui, sur la route, tu fais un trajet et tu vois 3 ou 4 accidents. Les chauffeurs roulent à tombeau ouvert. Le train, lui, était contrôlé. Je remercie ceux qui ont conçu cette voie ferrée et mis en service ces trains luxueux comme l’autorail.
Justement, pourquoi ce nom « autorail » ?
L’autorail, c’était un train de luxe, qui ne tirait pas de wagons de marchandises. Tout était conçu pour les passagers. Il y avait un restaurant à bord, et c’était confortable. Oui, la Guinée a connu ça. Ce n’est pas si ancien. Mais, hélas, il y a eu des gens, des responsables, qui ont préféré arrêter les trains pour faire du profit personnel. Ils ont investi dans des camions, vendu du carburant, et saboté le système ferroviaire. Une véritable mafia.
Ancienne gare ferroviaire de Kankan
Vous parlez d’un arrêt volontaire des trains ?
Exactement. Une mauvaise gouvernance. Une minorité a profité de cette situation. Certains ont fait démonter les rails, qu’ils ont ensuite revendus. Ils se sont enrichis au détriment de tout un peuple. Résultat : les populations ont été appauvries, les transports sont devenus plus chers, plus dangereux.
Que ressentez-vous en voyant l’état actuel de la gare ?
J’ai mal. Je pleure pour ces cheminots qui ont tout donné pour cette gare. Certains vivent encore ici, dans des conditions précaires. On leur a laissé une partie des bâtiments, mais ce n’est plus ce que c’était.
Et aujourd’hui, avez-vous encore de l’espoir ?
Oui, mon fils. Nous avons de l’espoir. Rien qu’en voyant les images du projet Simandou, les rails qui vont jusqu’à Moribaya, c’est très encourageant. Les véhicules passent déjà par Kankan pour aller à Kérouané. Si ce projet avance vite, ce serait une grande bénédiction pour tout le pays. Nous prions pour que le train revienne, qu’il parte de Conakry jusqu’à Kankan. Quand le train sifflera à Nifrani, tout Kankan saura qu’il arrive. C’est ça que nous attendons.
El Hadj Sory Doumbouya, dit « Bobo », ancien agent des services domaniaux
Y a-t-il un mot de la fin que vous souhaiteriez ajouter ?
Je tiens à vous remercier, vous, qui êtes venus vers moi pour parler de cette histoire. Toute la Guinée attend le retour du train. Nous remercions le Président pour ce qu’il fait. Il ne travaille pas seulement pour Kankan, mais pour toute la Guinée. Que Dieu lui donne la force et la sagesse.
Mohamed Béné Barry, Sory Kandia Bangoura, Morlaye Damba depuis Kankan.