Accréditation d’ambassadeurs guinéens et étrangers, rapatriement de Guinéens en détresse, délivrance de passeports par nos ambassades, situation de la parcelle litigieuse de l’Ambassade de Guinée à Paris, recensement biométrique des Guinéens de l’extérieur et grandes réformes diplomatiques : autant de sujets d’actualité abordés dans cette interview exclusive accordée à Allure Mag par le Dr Morissanda Kouyaté, le Ministre des Affaires Etrangères et des Guinéens établis à l’Etranger. Tout y passe !
ALLURE MAG : Depuis le 5 septembre 2021, la diplomatie guinéenne s’est mise à l’heure de la ‘’Refondation’’. Peut-on connaître les grandes lignes de ce chantier que vous a confié le Général Mamadi Doumbouya ?
Dr Morissanda Kouyaté. Je voudrais tout d’abord vous féliciter pour la mise en place de ce nouveau groupe de médias. Vous avez parfaitement raison. La Refondation repose sur deux piliers. Le pilier de l’extérieur en relation avec le pilier de l’intérieur. Les deux doivent être équilibrés et aller ensemble.
A la prise de responsabilité du Président de la République, il y a eu une analyse brève mais très efficace de notre diplomatie. A notre indépendance, nous avions la diplomatie la plus active, la plus respectée, la plus respectable, la plus offensive. Nous avons ouvert toutes les portes. Ensuite, est venu le temps où certaines interférences sont arrivées. Nous nous sommes un peu retrouvés sous surveillance de ceux qui nous ont colonisés. Ces derniers ne voulaient pas du tout que nous nous émancipions. Donc, ils ont essayé de nous fermer les portes. Mais la Guinée a résisté.
Il fallait donc revenir aux fondamentaux. Puisque nous étions quelque peu devenus des sous-fifres, la voix de la Guinée ne passait plus. Quand on disait la Guinée, il y avait une question qui venait immédiatement : de quelle Guinée parlez-vous ? Alors, c’était le constat au lendemain du 5 septembre 2021.
Maintenant, qu’est-ce qu’il fallait faire ? Il fallait revivifier ces fondamentaux et redonner à la Guinée ses lettres de noblesse diplomatique. Il fallait reconstruire notre classe. D’où la dynamique de « Refondation » de la diplomatie guinéenne. Pour cette refondation diplomatique, il fallait nouer ou renouer, ou encore renforcer nos relations avec tous les pays du bon sens, sans exception. Je tenais à le dire. Parce qu’il y a des gens qui ne sont pas contents quand ils voient que nous n’avons pas d’adversaires, pas d’ennemis sur le plan diplomatique. Il y en a qui pensent que quand on est ami à tout le monde, on n’est pas bien. Nous, nous sommes amis à tout le monde. Parce que la seule condition que nous avons, c’est quand on nous respecte et on respecte nos choix. Nous aussi, nous respectons les choix de ceux qui respectent nos choix. Donc, c’est ce chantier d’abord qu’il fallait mettre en œuvre.
Ensuite, il fallait maintenant voir les représentations pratiques des pays pour traduire cette refondation en actes concrets. La meilleure façon d’évaluer cette représentation, c’est toujours à travers le nombre de diplomates et d’ambassadeurs accrédités auprès du Président de la République.
Parce qu’il faut savoir que les ambassadeurs sont accrédités auprès du Président de la République. Aujourd’hui, on a une cinquantaine d’ambassadeurs qui sont venus présenter leurs lettres de créance. En plus, il y a des renouvellements automatiques. De grands pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la Turquie, et beaucoup d’autres pays qui remplacent automatiquement leurs ambassadeurs en Guinée. C’est aussi un signe de vigueur de la diplomatie et de la force de nos relations. Donc, il fallait d’abord avoir un nombre suffisant de pays représentés en Guinée. Et au compte de l’autre pied, il fallait que la Guinée place un maximum d’ambassadeurs aussi. Aujourd’hui, nous sommes à une trentaine d’ambassadeurs que la Guinée a accrédités. Nous sommes représentés dans des pays dont on ne connaissait même pas les noms ici. Par exemple, les Azerbaïdjanais sont représentés en Guinée. Donc, c’est ce qu’il fallait pour redonner à la Guinée sa place. C’est donc le sens de la refondation diplomatique. De nos jours, nous sommes en train de gagner ce combat, grâce à la clairvoyance du chef de l’État.
L’affirmation et la défense de la souveraineté de la République de Guinée, constitue le fil rouge de la diplomatie guinéenne prônée par le CNRD. Comment faites vous pour garder l’équilibre entre ce leitmotiv et l’impératif des conditions édictées par certains bailleurs de fonds ?
Alors, le secret fondamental de la réussite en matière de défense de la souveraineté, quel que soit le pays, c’est quand on se découvre soi-même, et que l’on sait exactement ce qu’on représente sur l’échiquier international. Quel que soit le pays, si grand, si petit soit-il, il a quelque chose qui fait de lui un pays particulier. C’est sa force sur le marché diplomatique et international. Quand les autres savent que vous ne savez pas ce que vous êtes, on peut vous imposer tout, comme vous venez de le dire. Par exemple, les bailleurs de fonds.
Un bailleur de fonds, d’abord, c’est un terme qui me semble être un peu irresponsable au niveau des pays. Parce que le vrai bailleur de fonds, c’est le pays lui-même. Tant qu’on n’est pas soi-même le bailleur de fonds principal, les autres, si on se met à leur tendre la main, ils viennent avec des conditionnalités. Pour prendre le cas de la Guinée, je l’ai dit, et mes propos ont été repris par tous les grands journaux diplomatiques du monde. J’ai dit que la Guinée ne peut pas détenir la plus grande réserve de fer du monde, les deux tiers des réserves de bauxite, et ramper devant la communauté internationale. Donc, un bailleur de fonds qui vient, il faut une comparaison. Il peut venir avec 5 millions, 10 millions, 20 millions, 100 millions, et il en sort content. Mais, 100 millions, qu’est-ce que cela représente par rapport aux besoins de notre pays ?
Mais regardez ! Nous-même Guinéens, nous avons mis en avant Simandou 2040. On ne parle plus en millions de dollars comme les bailleurs de fonds le disent. Nous parlons maintenant en milliards de dollars venant de notre propre poche. Maintenant, ces bailleurs de fonds sont obligés de conjuguer avec nous, parce que ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que ce ne sont pas des philanthropes. Ce sont des experts qui sont assis là bas, qui calculent, et qui voient qu’est-ce qu’ils peuvent avoir en donnant quelque chose. Quand ils voient qu’un pays peut se contenter de 10 millions de dollars, ils lui donnent cette somme, et puis ils vont prendre des milliards.
Le président de la République, c’est le garant de l’environnement. Au départ, ce n’était pas facile. Il a dit : « nous, nous savons ce que nous avons. Vous vous mettez tous ensemble, vous travaillez avec nous, on fait un groupe, tout le monde gagne ». Ce n’était pas facile, ils n’ont pas voulu. Mais en fin de compte, quand ils ont su que c’était sérieux, que le Président était prêt à dire : « Bon, depuis Soundiata, depuis Alpha Yaya, depuis Samory, ces richesses sont ici. Si vous ne voulez pas, d’accord, on va les garder ici ». Dès que le Président a tenu ce langage, ils ont compris que c’était sérieux. Donc, tout le monde est venu autour de la table. Il n’y a donc pas d’antinomie. Il faut simplement savoir frayer son chemin sur le plan international. Si vous savez le faire, vous gagnez. Mais, cela ne se fait pas à coups de bâton.

Monsieur le Ministre, vous parliez tantôt des diplomates accrédités en Guinée. A l’inverse, certains estiment qu’il y a une sorte de surnombre d’ambassades de Guinée à l’étranger. Cela a fait débat bien avant l’arrivée du CNRD. Alors, quelle est l’option que vous avez choisie pour une sorte de rationalisation du nombre de ces ambassades ?
Quand nous avons commencé sous le leadership du président Doumbouya, les gens m’ont dit que le CNRD aura zéro ambassadeur. Ils disaient que personne ne viendra ici. Ils ont même affirmé qu’on ne pourra placer aucun ambassadeur. C’était leur pronostic. Donc, imaginez que l’on ait placé sept ambassadeurs. Et après, on dirait que les mêmes personnes sont en train de critiquer la pléthore. Notre choix, c’est de dire que plus nous sommes représentés dans les pays, plus nous nous sentons encore plus connus, plus forts sur les sujets internationaux. Pour le moment, si nous avons les capacités financières, nous pourrions placer un ambassadeur dans chaque pays du monde. Je dis bien si on en avait les capacités. Donc, on fait le maximum pour qu’on ait suffisamment d’ambassadeurs.
Savez-vous qu’il y a des ambassades qui couvrent 12 pays. Il y en a qui couvrent 7 pays. Cela veut dire qu’on n’est pas partout. Alors, c’est une critique un peu mal fondée. La représentativité d’un pays, la présence d’un pays, cela coûte. Si vous voulez être connu, vous faire connaître, vous imposer et avoir un dialogue direct avec le reste du monde, ce n’est pas en tapant les mains, c’est en payant votre représentativité, votre représentation dans le monde. Donc, c’est une mauvaise critique. On est prêt. Tant qu’on a de l’argent, on ouvre une ambassade pour que la Guinée soit connue partout.
Parmi ces ambassades, celle qui a particulièrement marqué l’actualité sous le CNRD, c’est celle de la Guinée à Paris. Une parcelle appartenant à cette ambassade était en voie de compromission. Alors, à quel niveau le processus de résolution de ce conflit ?
J’ai expliqué ce problème devant le CNT. C’est une affaire rocambolesque. L’ancien régime (celui d’Alpha Condé, ndlr) recrute un garde du corps. Le garde se met derrière le Président. Il tourne, et après, il fait une facture. Des millions de dollars pour avoir suivi le Président. Et puis, le Président et le gouvernement refusent de payer cet argent. Vous avez signé, il faut payer. Mais, ils refusent. Et ces messieurs portent plainte contre la Guinée. Et c’est la Guinée qui est condamnée. Qu’est-ce qu’il faut ? Notre parcelle qui est là-bas, qu’on est en train de construire, la justice française : « qu’est-ce qu’ils ont ici ? » On lui dit, il y a leur parcelle. Alors que, par la loi Sapin votée par les députés français, personne ne doit toucher à une représentation diplomatique. Ce n’est pas possible. Cela ne se fait pas. Mais, la justice a ignoré cette loi, et on n’a pas été très bien défendus. Contre la propre loi du pays, la France, ils ont saisi la parcelle, et ils l’ont mise aux enchères. Nous avons participé aux enchères en tant que propriétaire même de cette parcelle. Et comme tout était bien fusionné, nous avons, évidemment, je dis, évidemment, nous avons perdu. C’est quelqu’un d’autre qui a remporté cette vente aux enchères. On lui a donné notre parcelle, et il l’a achetée.
Mais le président de la République a dit qu’il ne lâchait pas le morceau. La parcelle de la Guinée doit être ramenée. Il a demandé d’approcher celui qui a eu la parcelle, et demandez-lui combien il veut que nous mettions pour la reprendre. On a négocié avec lui. Le président de la République a payé, en rachetant la parcelle à ce monsieur. Ensuite, on a commencé rapidement à travailler sur cette parcelle. Par la suite, ce sont les mêmes personnes qui reviennent encore. Ils reviennent pour saisir la même parcelle. C’est une insulte.
Nous avons pris nos avocats. Parce que nous avions déjà commencé à construire sur cette parcelle. Que fait-on de la loi Sapin. Je ne vous le cache pas. La France est un pays ami. Nous ne demandons pas au gouvernement français d’interférer dans la procédure judiciaire. On demande simplement à ce qu’on applique la loi Sapin, qui protège les biens diplomatiques. On est à ce niveau. J’espère qu’on terminera cette affaire de façon amicale. J’espère que les choses vont bien se passer. Le gouvernement français est un gouvernement ami. Nous allons travailler ensemble sur ce dossier. Et j’espère que nous allons faire valoir la loi. Je ne dis pas de nous aider, mais il faut faire valoir la loi votée par le Parlement, la loi Sapin. Mais nous, sereinement, on continue à construire sur la parcelle.
A suivre…














