Accréditation d’ambassadeurs guinéens et étrangers, rapatriement de Guinéens en détresse, délivrance de passeports par nos ambassades, situation de la parcelle litigieuse de l’Ambassade de Guinée à Paris, recensement biométrique des Guinéens de l’extérieur et grandes réformes diplomatiques : autant de sujets d’actualité abordés dans cette interview exclusive accordée à Allure Mag par le Dr Morissanda Kouyaté, le Ministre des Affaires Etrangères et des Guinéens établis à l’Etranger. Tout y passe !
La République de Guinée étant l’une des pionnières du panafricanisme, que faites-vous pour la promotion de l’intégration africaine dans un contexte marqué par ‘’l’inféodation’’ de certains pays à des puissances étrangères ?
D’abord, il faut bien analyser la situation. C’est le monde entier qui est en train de changer. La diplomatie mondiale et les rapports entre les pays dans l’arène internationale changent. Cela veut dire que la CEDEAO devient impuissante. L’Union africaine devient impuissante. Les Nations unies deviennent impuissantes.
Vous parlez de la CEDEAO. Mais, les Nations unies sont incapables d’arrêter les guerres alors qu’elles ont été créées pour qu’il n’y ait plus de guerres. Donc, s’il y a une première faiblesse, c’est d’abord les Nations unies qui sont faibles. Autant dire que le monde doit être repensé. Le monde doit être reconstruit. Ce n’est pas facile, parce que ceux qui sont forts, ceux qui ont les capacités de détruire le monde, s’imposent. Ils ont des armes. Ils disent, « vous faites ça, ou bien on fait sauter tout ». Et même quand toute l’Assemblée générale des Nations unies vote quelque chose, en disant oui, si un des cinq pays permanents du Conseil de sécurité dit non, la voix de tous les 192 pays, est nulle. Et en plus, l’Afrique n’est même pas représentée au Conseil de sécurité de l’ONU. Un continent avec 54 pays. Malheureusement, on n’y est pas représentés. Donc, on ne peut pas dire, qu’on a cédé ou qu’on ne valait rien. On est dans un contexte où tout est tombé. Maintenant, il faut reconstruire le monde. En ce moment, les Africains sont obligés de participer à la reconstruction. On ne doit pas se diviser, en disant que moi, je suis pro-anglais, ou pro-américain, ou pro-français, ou pro-australien. Comme le Président de la République l’a dit, nous, nous sommes pro-rien. Si nous divisons nos pays africains de cette façon, entre les puissances, on ne représentera absolument rien.
Il suffit qu’on se mette dans une salle et qu’on dise qu’à partir d’aujourd’hui, on monte ensemble, on descend ensemble, on fixe ensemble les prix des matières premières. Soyez sûr qu’on va changer le monde. Mais, cette unité est impossible pour le moment, parce que c’est une question de mentalité. Il y en a qui ont déjà été formatés, et qui passent tout leur temps à dire « oui, oui ». Ils sont tous formés dans les grandes écoles avec des paradigmes. Il faut avoir la force de se séparer de ces paradigmes. Parce que nous avons été fabriqués ainsi. Quand vous remettez en cause quelque chose qui vous semble anormal, on vous demande où vous avez fait vos études.
Donc, face à ce monde qui est en train de se redessiner, c’est le moment pour l’Afrique de se souder et d’intervenir.
Après, il y a la CEDEAO qui vient en tant que sous-entité. Malheureusement, elle est amputée de quatre pays dont la Mauritanie. C’est une organisation qui nous appartient, que nous avons créée. Et le panafricanisme nous pousse à être le plus panafricain. Être panafricain, c’est être avec les autres pays africains. La Guinée a été le premier pays à dire que la Guinée est prête à renoncer à une partie de sa souveraineté physique et politique, s’il s’agit de faire l’unité africaine. Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de plus à faire.
Donc, la situation actuelle est une faiblesse générale. Le monde doit rebondir dans les cinquante années à venir. Il faut tout faire pour être là et jouer notre partition.

Les Guinéens en situation de détresse à l’étranger sont une priorité pour votre Département sous le CNRD, à travers plusieurs opérations de rapatriement. Quelles sont les raisons de ce choix, alors que vous êtes censés les aider à poursuivre leur séjour dans ces pays, en contribuant à régulariser leur situation ?
Je pense que c’est une très mauvaise analyse. Premièrement, tous ceux qui entrent ici sont des volontaires. Vous les voyez dans le désert. Quand ils s’y retrouvent, ils disent de venir les chercher pour les ramener à la maison. Ce sont ces Guinéens qu’on va chercher. Et aujourd’hui, nous avons ramené 18 000 Guinéens, volontaires. Il y en a même qui pensent, qui disent que nous avons signé des accords avec les gouvernements étrangers pour aller chercher les gens et les ramener ici. Non. Je l’ai dit à Paris. Celui qui renvoie un Guinéen, je cherche un de tes compatriotes, et je dis de le renvoyer.
Donc, nous ne pouvons pas aller dans un pays pour demander de régulariser les papiers des Guinéens qui y sont. On n’a pas ce pouvoir. Nous sommes souverains, nous sommes indépendants, on le clame tous les jours. C’est comme si un autre pays venait ici pour nous dire de donner les papiers à leurs compatriotes. Nous ne pouvons pas leur imposer notre politique. Donc, nous respectons la politique étrangère et la politique migratoire des autres. Ce n’est pas le gouvernement qui doit aller régulariser les gens. Ce sont nos compatriotes eux-mêmes qui doivent faire un effort pour satisfaire à tout ce qui peut contribuer à créer une confiance entre eux et le pays d’accueil. L’obtention de papiers, s’ils veulent rester dans ces pays, ne doit pas être source de problème. Donc, il faut faire cette différence totale. La Guinée n’a aucune capacité de dire qu’un de ses compatriotes doit avoir le papier. En Allemagne, il y en a qui sont derrière les claviers pour dénoncer la politique la plus forte du chef de l’État, celle d’aller secourir les compatriotes et les ramener dans leur pays. On est bien chez soi. Même quand on ne peut pas rester chez soi, on doit avoir un peu de réserve. Dire que je ne vais pas en Guinée, c’est notre pays. Si vous projetez votre pays d’origine, normalement, ceux qui vous accueillent devraient se méfier de vous.
Le pays qui vous a vu naître, où il y a vos parents, si vous pouvez lui donner un coup de sabre et le rejeter, et aller dire à un pays étranger, ‘’je vous adore, gardez-moi ici’’, ce pays devrait se poser des questions. Mais, si vous dites aux gens, ‘’je suis là parce que je suis géophysicien, il n’y a pas de géophysique en Guinée encore, on n’a pas de laboratoire’’, en ce moment, on peut vous comprendre.
En somme, il ne faut pas mélanger les choses. Tous les Guinéens qui souffrent, même s’ils ne souffrent pas, quand ils veulent rentrer, on les fera venir. Ceux qui veulent rester là-bas, on va les protéger, on va faire en sorte qu’on ne les maltraite pas, qu’ils soient sous le coup de la loi. C’est la vision du Président de la République.
L’une des innovations en faveur de nos compatriotes établis à l’étranger reste la possibilité pour eux de se procurer des passeports biométriques dans leurs pays de résidence. Peut-on connaître les détails de ce dispositif, et à combien de personnes cette opération a-t-elle profité à date ?
Je crois que c’est une des opérations qui ont le plus réussi sous le Président Doumbouya. Quand nous venions le 5 septembre 2021, dès que vous ouvriez la bouche pour dire saluer les compatriotes vivant à l’étranger, on vous disait ‘’passeport, passeport, passeport’’. Nous avons traité le problème à la base, parce qu’un citoyen guinéen, qui est en Indonésie, doit pouvoir se lever le matin, aller quelque part en Indonésie, se faire recenser et attendre son passeport. C’est la politique prônée par le chef de l’État. On en a beaucoup fait. Ce sont des milliers de gens qui ont des passeports. Le Président de la République est allé plus loin. Il y avait beaucoup de gens qui avaient des problèmes sur leur identité, sur leur filiation. Or, quand il y a une différence, c’est fini. On ne peut plus avoir le passeport. Mais, il a fait un moratoire, en demandant à ce qu’on voit, au cas par cas, les difficultés, afin de les corriger et délivrer les passeports. C’est une décision unique. On ne peut pas faire plus. Ce sont des instructions que nous sommes en train de mettre en œuvre maintenant. Cela aide beaucoup.
En plus, il a donné la carte d’identité nationale gratuitement. Ce qui veut dire que, pour les passeports, vous pouvez payer, mais pour la carte d’identité, vous ne payez rien.
Toutes ces facilités visent à aider nos compatriotes à l’étranger, pour qu’ils puissent bénéficier des mêmes avantages que les Canadiens qui sont là. J’espère que nous irons encore plus loin dans la création de facilités en faveur de nos compatriotes établis à l’étranger. Il y a des machines partout. J’ai lu la liste des pays où il y a les machines pour la confection des passeports. Je crois qu’on était dans l’ordre de 50 pays. Partout où il y a des machines, on peut se lever, venir se faire enrôler et attendre son passeport.
Les opérations du recensement biométrique électoral, lancées le 15 avril dernier couvriront l’étranger. Quelles sont les mesures préconisées pour le succès de cette activité déterminante pour la participation des Guinéens établis à l’étranger aux prochaines élections nationales ?
Comme je l’avais dit à l’entame, la politique du président, c’est de dire qu’il ne devrait pas y avoir de barrière entre les Guinéens établis à l’étranger et les Guinéens vivant en Guinée. Bien sûr, il y a la barrière de la distance et de la géographie. Mais, à part cela, le chef de l’Etat a demandé à ce qu’on fasse en sorte que tout le monde soit dans le même pays.
C’est pourquoi, nous avons signé un protocole d’accord avec le MATD, le ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation. Il y a les cadres des Affaires étrangères et du MATD qui vont se déployer partout dans le monde, dans nos ambassades et aller partout pour faire le RAVEC. On est en train de faire la même chose pour que les gens se sentent chez eux, en dehors de la géographie, qu’ils sentent qu’ils sont en Guinée. On a signé cet accord. Mais le Ravec, je l’ai dit à l’intérieur du pays, ce n’est pas l’élection. Une élection présidentielle, c’est une goutte d’eau dans un océan par rapport à la capacité du Ravec d’être la base économique, sociale et politique du pays.
Devant les institutions internationales, chaque cadre guinéen a son chiffre en ce qui concerne la population de notre pays. Dans la même délégation guinéenne, on n’est même pas capable de dire la même chose. C’est comme s’il y avait une autre population. Celui qui prend la parole, il dit, ‘’nous sommes 12 millions et quelques Guinéens’’. Un autre dit, ‘’nous sommes 13 millions ou 14 millions’’.
Devant un partenaire qui veut travailler avec vous sur un projet, vous lui faites comprendre que les bases de calcul de vos données sont faussées dès le départ. Donc, le Ravec, c’est d’abord cela. Connaître qui est là, qui a besoin de quoi, qui est situé où. J’ai besoin de votre aide pour exhorter nos compatriotes à comprendre que le RAVEC rend beaucoup de services à eux mêmes. S’ils ont besoin d’une école, d’un centre de santé, on parlera de la population. Imaginez une sous-préfecture où on n’a pas voulu se recenser, et au bout du recensement, on a 50% de personnes qui se sont faites recenser. Et puis, le gouvernement commence à distribuer les centres de santé. Il fait ses calculs et aboutit à la conclusion que ceux-là ne sont pas aussi nombreux que dans l’autre sous-préfecture. Ceux qui sont nombreux, c’est à eux qu’on donne d’abord le centre de santé.
Donc, le fait de refuser de se faire recenser, c’est vous pénaliser vous-mêmes et retarder la réalisation de vos services sociaux. C’est pourquoi, le Ravec doit être dépolitisé. J’espère qu’on y arrivera.

Monsieur le Ministre, une dernière question. Quelles perspectives à court et à moyen terme pour la diplomatie guinéenne ? Sur quelles réformes travaillez-vous ?
Il y a un pilier fondamental que nous sommes en train de construire. Nous l’avons presque fini. Il reste l’approbation par le gouvernement et par le chef de l’État. C’est le document de politique diplomatique nationale. On s’est mis à la tâche, en résistant à tout ce que je vous ai décrit au départ. En résistant au colonialisme, au néo-colonialisme, à l’impérialisme. On s’est formés sur le tas. On s’est battus pour résister. Donc, la politique a été mêlée à la diplomatie. Elles sont liées, mais elles ne sont pas mêlées. Ce qui fait que nous n’avons pas eu le temps, compte tenu de la pression de l’extérieur. La Guinée n’a pas eu le temps de se faire un document de politique diplomatique. Je parle d’un document qu’on prendrait pour dire voilà comment on fait, quand on a une telle situation, c’est ce qu’on doit faire. A travers ce document, on sait aussi combien d’ambassades avoir ? Quelle est la population du pays dans lequel on doit avoir une ambassade, un consulat, un consulat honoraire ? Dans nos relations, qu’est-ce qu’on fait avec eux ? Ce sont les réponses à ces questions que nous avons consignées dans ce document. Cela grâce à l’aide de l’Association guinéenne des anciens diplomates (AGAD). Cette association nous a aidés. Ce document est maintenant disponible et va être soumis au Conseil des ministres, puis il va être soumis à l’approbation du Chef de l’État. Je pense que ce document sera la chose la plus importante dans la refondation de notre diplomatie.
Le deuxième pilier, c’est ce que nous venons d’ouvrir, c’est la formation des cadres. Nous avons un Centre de formation diplomatique dans les locaux de notre Ministère. Il s’agit d’un centre ultramoderne, qui est là. Et aujourd’hui même, nous avons lancé une série continue de formations qu’on appelle Friday Training, et on forme les Guinéens et les diplomates qui sont là. On les met à jour, et on fait venir certains professeurs, mais aussi, on fait intervenir les anciens diplomates guinéens, pour former ceux-là.
Ensuite, dans les universités, nous allons appuyer les filières diplomatiques, l’administration diplomatique. Tous ces efforts vont nous permettre de faire évoluer positivement le personnel diplomatique.
En plus, on est en train de construire ou d’acheter des ambassades. Parce que quand vous avez votre représentation sur laquelle flotte un drapeau qui est complètement noir, les gens ne vous considèrent pas. Le bâtiment dans lequel vous êtes logés, ceux qui viennent chez vous, et même ceux qui passent dans la voiture, diront que c’est l’ambassade de la Guinée. La façon de présenter l’ambassade fait qu’on vous respecte ou qu’on vous sous-estime. Donc, notre politique prévoit que nous devons exister physiquement. On a déjà de nouvelles ambassades en Afrique du Sud, en Belgique et au Brésil bientôt.
Tout cela a déjà été fait par le président Ahmed Sékou Touré. Il a voulu montrer qu’il est un pays indépendant. Donc, il a acheté des ambassades. Malheureusement, les diplomates ont tout revendu et sont restés à l’extérieur. Après, ils se sont mis contre la Guinée. Donc, c’est triste. Maintenant, quand on a ces nouvelles ambassades, on tire les leçons du passé. Ce qui fait qu’on a barricadé. Nous avons scellé et vissé la situation de toutes les ambassades. Personne ne peut revendre une ambassade maintenant. Ce n’est pas possible. Si on veut vendre, c’est désormais à partir de Conakry. Sinon avant, l’ambassadeur est là-bas, et il est signataire de tout. Il revend l’édifice et il dit que j’ai démissionné.
Alluremag N° 001 DU 02 AU 30 juin 2025














