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Femmes et leadership : “marchons ensemble pour bâtir la Guinée de nos rêves” (Dre Makalé Traoré dans Alluremag)

Allure info par Allure info
7 août 2025 - 10h55
en À la une, Fil d'actualité, Interview
Femmes et leadership : “marchons ensemble pour bâtir la Guinée de nos rêves” (Dre Makalé Traoré dans Alluremag)

Docteure Makalé Traoré, ancienne ministre, ancienne candidate à l’élection présidentielle de 2020, cheffe d’entreprise, n’est plus à présenter aux Guinéens. Facilitatrice et Porte-parole du Cadre de Dialogue Inclusif Socio Politique Inter-guinéen, sous l’actuelle transition, son parcours a fait d’elle l’un des témoins majeurs des péripéties socio-politiques guinéennes de ces trois dernières décennies. Dans cette interview qu’elle a accordée au Groupe Allure (allureinfo.net et Allure Mag), cette dame de fer retrace, entre autres, des pans de son cheminement professionnel, tout en faisant le récit de certains épisodes de sa mission de facilitatrice nationale. Voici l’interview-vérité d’une femme engagée !

Allure Mag : Dr Makalé Traoré, merci de nous accorder cette interview qui parlera de vous, votre cheminement professionnel, mais aussi dans un cadre bien privé. Pour commencer, la première chose qu’on aimerait comprendre, c’est l’environnement qui a façonné la dame que vous êtes aujourd’hui. Dans quel environnement avez-vous grandi ? 

Dr Makalé TRAORÉ : J’ai grandi dans un cadre familial empreint de sérénité et de spiritualité profonde. Native de Forécariah, j’ai partagé mon enfance avec des frères et sœurs unis, sous le regard bienveillant d’une mère courageuse et particulièrement résiliente. Mon père, Imam Ratib de Camayenne, fut celui qui bâtit la toute première mosquée de cette localité. Homme d’une spiritualité exemplaire, il a consacré sa vie à l’étude et à l’enseignement du Coran jusqu’à son dernier souffle. 

Dans cet environnement apaisé, jamais je n’ai été témoin d’une quelconque dispute entre mes parents. Par ailleurs, la présence attentive et chaleureuse de ma grand-mère maternelle a été une bénédiction exceptionnelle dans mon éducation. Sa proximité, ses conseils et sa sagesse m’ont permis d’acquérir très tôt une maturité et façonné durablement ma personnalité et mon parcours de vie. 

Y a-t-il des personnages, des figures qui vous ont inspirée en grandissant ?

 Plusieurs personnalités m’ont inspirée au fil de mon parcours, en particulier les grandes dames du REFAMP et de la COFFIG, dont les expériences et les conseils ont été précieux à mon évolution personnelle. Je ne saurais malheureusement toutes les citer et j’espère qu’elles m’en excuseront. Sur le plan international, Angela Merkel se détache particulièrement par son élégance, son leadership remarquable et son profond détachement matériel accompagné d’une humilité exceptionnelle. Elle a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’Allemagne. 

Plus près de moi, ma mère a été un modèle absolu, ainsi que ma grand-mère et mon arrière-grand-mère, que j’ai eu le privilège de connaître. Elles m’ont transmis des valeurs qui ont profondément influencé mon parcours : la modération en toute chose, car l’excès nuit toujours ; l’importance primordiale de la famille ; le partage sincère ; le goût du travail bien fait ; l’écoute attentive des plus démunis ; le devoir constant de se rendre utile à sa communauté ; et enfin, le rejet absolu de tout ce qui peut alimenter un conflit. Je m’efforce, chaque jour, à transmettre les mêmes valeurs à mes enfants. 

Ces valeurs constituent le socle de mon existence et expliquent sans doute mon engagement pour le dialogue, la prévention, la gestion et la résolution des conflits en Guinée et en Afrique depuis deux décennies. Elles éclairent mon combat en faveur de l’autonomisation des femmes et des jeunes filles défavorisées, et mon indignation constante face à toutes formes d’injustice et de violences. 

Quel est le moment décisif pendant lequel vous êtes décidée à entrer en politique ? 

Le moment décisif qui a marqué mon entrée en politique a été le limogeage de Sidya Touré de la primature, alors qu’il avait entrepris des réformes essentielles pour sortir la Guinée d’une grave crise économique. Cette décision m’est apparue profondément injuste et a constitué un véritable déclic. J’ai ainsi pris la résolution ferme de m’engager à ses côtés, dès l’an 2000, quelques semaines seulement avant qu’il ne soit investi à la tête de l’UFR. En qualité de membre du Bureau Exécutif national, j’avais notamment en charge l’ensemble des structures internationales du parti. Cette collaboration intense et enrichissante s’est étendue sur dix années, durant lesquelles je me suis investie intellectuellement, matériellement et financièrement avant de finalement décider de démissionner en raison de divergences de vues.

Dre Makalé Traoré, c’est aussi une belle carrière dans l’enseignement supérieur. Que peut-on retenir de ce chapitre de votre parcours professionnel ? 

En effet, à l’issue de ma thèse de doctorat intitulée « Le Financement International Compensatoire du Déficit d’Exportation des Produits de Base (matières premières) », obtenue avec la mention très honorable à l’unanimité du jury, accompagnée des félicitations et du droit de publication, j’ai eu l’opportunité d’enseigner à la Faculté de Droit de l’Université de Montpellier durant quatre années. 

À mon retour en Guinée, parallèlement à la création de ma première entreprise, j’ai choisi d’offrir bénévolement mes services à la Faculté de Droit de l’Université Gamal Abdel Nasser pendant dix années consécutives, à partir de 1995, époque où l’enseignement supérieur guinéen souffrait d’une pénurie criante de professeurs qualifiés. Mes lundis étaient entièrement consacrés à mes étudiants de quatrième année à travers des enseignements tels que les institutions financières internationales, les grands contrats de l’État, les investissements internationaux ou encore le commerce international. Au-delà de mes cours magistraux, j’élaborais et mettais gratuitement à la disposition de mes étudiants des brochures pédagogiques, organisais des travaux dirigés et invitais régulièrement des intervenants professionnels externes. J’ai également dispensé des enseignements aux étudiants de quatrième année de l’Université Kofi Annan. 

De ce chapitre important de ma vie, je retiens avant tout le privilège immense d’avoir contribué à la formation de nombreux cadres devenus aujourd’hui grands commis de l’État, présidents d’institutions, ministres, directeurs généraux, journalistes réputés, chefs d’entreprise accomplis et même leaders politiques. Je leur suis reconnaissante de me témoigner encore aujourd’hui leur gratitude. Je suis également honorée que la 36ème promotion de l’École de droit porte mon nom, symbole particulièrement fort et rare à cette époque, marque une reconnaissance significative pour ma contribution à l’enseignement. 

L’enseignement demeure ma véritable passion, même si, ces dernières années, mes nombreuses responsabilités m’ont empêchée de poursuivre pleinement cette activité. Cependant, aujourd’hui, en tant que membre titulaire de l’Académie des Sciences de Guinée et Présidente du Collège des Sciences Juridiques, Économiques et Politiques, je reste convaincue que j’y retournerai très prochainement. 

Vous êtes aussi, avant tout, une entrepreneure infatigable. Parlez-nous de ce que vous avez accompli sur ce plan ? 

Je suis principalement connue en tant qu’actrice de la société civile et femme politique, puisque ce sont ces aspects de ma vie qui ont surtout retenu l’attention des médias. Cependant, mon parcours entrepreneurial, qui s’étend de 1995 à aujourd’hui, soit trente années, n’est pas moins importante. 

En effet, j’ai fondé et dirigé plusieurs entreprises : d’abord une société spécialisée dans les équipements informatiques et bureautiques dès mon retour en Guinée en 1995, suivie d’une imprimerie en 1997, puis d’une entreprise bâtiments et travaux publics œuvrant dans les pistes rurales en 2007, et enfin, d’une société de gestion immobilière créée en 2016. Toutes ces entreprises poursuivent aujourd’hui encore leurs activités. 

Plus récemment, en novembre 2024, après avoir prêté serment devant le Barreau de Guinée, j’ai fondé le cabinet d’avocats « Avocats M.T. Associés & Partners », avec pour principaux associés les Premiers Ministres Dr Ahmed Tidjane SOUARE et Dr Bernard GOUMOU. Ce cabinet se distingue par une structuration rigoureuse autour de quatre pôles d’expertise : Droit et Conseil Juridique ; Mines, Environnement et Droits des Communautés ; Audits, Finances et Comptabilité ; Formation et Renforcement de Capacités. 

Indépendante depuis mes 19 ans, je n’ai jamais été tentée par une carrière de fonctionnaire, même durant mes fonctions ministérielles. J’affectionne les défis propres au secteur privé, où la compétition constante pousse à l’effort continu, à la remise en question et à l’adaptation nécessaire pour progresser, malgré les hauts et les bas inhérents à cette voie.

À l’époque où nous nous sommes lancées dans l’entrepreneuriat, quelques amies et moi-même avons dû faire face à des prêts bancaires particulièrement élevés, souvent supérieurs à 22 %. Nous ne disposions ni de coaching, ni de programmes spécifiques d’accompagnement dédiés aux femmes entrepreneures. Nous avons donc appris sur le terrain, chuté parfois, mais toujours trouvé la force de nous relever et d’affiner notre connaissance du milieu entrepreneurial. Aujourd’hui, nos filles bénéficient d’un contexte nettement plus favorable grâce aux divers dispositifs mis à leur disposition. Mon conseil pour elles est donc de saisir pleinement ces opportunités, car au bout de l’effort se trouve toujours une récompense aussi belle que méritée. 

Quels ont été les principaux défis que vous avez affrontés en tant que femme dans un espace politique dominé par les hommes ? 

Issue d’une famille où j’étais la seule fille parmi sept enfants de maman, j’ai grandi et évolué au sein d’un environnement très masculin. C’est probablement ce contexte familial qui explique la facilité avec laquelle je parviens à établir des relations harmonieuses et constructives avec les hommes. À vrai dire, je n’ai jamais ressenti de difficultés particulières à travailler aux côtés de mes homologues masculins. J’ai toujours considéré que lorsqu’une femme fait preuve de compétences avérées, qu’elle cultive une relation de respect mutuel et de complémentarité avec ses collègues masculins, elle gagne naturellement leur respect. 

Dans le milieu politique, j’ai toujours assumé des rôles clés auprès d’hommes influents, avec des fonctions stratégiques dans les cercles décisionnels. Cette implication s’explique peut-être par mon engagement entier et sans réserve dans chaque projet ou organisation dont je fais partie. Cela a été le cas avec Sidya Touré, tout comme avec le professeur Alpha Condé, dont j’ai eu l’honneur de diriger la campagne électorale qui lui permit d’accéder à la magistrature suprême, une campagne particulièrement difficile et risquée, incomparable à celle de la réélection d’un Président en fonction. Malheureusement, notre collaboration n’a pas pu perdurer, mais j’ai toujours assumé le devoir moral de m’exprimer ouvertement sur les dérives du régime, notamment à propos de la question controversée du troisième mandat. Je souhaitais sincèrement qu’il quitta la scène politique par la grande porte, car après avoir été un grand opposant, il méritait de rester dans l’histoire comme un grand président car « LE PACTE ENTRE TRAORE ET CONDE EST SACRE ». Cependant, chacun suit le chemin que lui réserve son destin. 

Mon engagement actif contre les violences basées sur le genre, les abus envers les jeunes filles, ainsi que pour la paix et l’accès équitable des femmes aux postes décisionnels, m’a amenée à décider en 2015, après concertation avec ma famille, de présenter ma candidature à l’élection présidentielle de 2020. Je l’ai fait avec un programme cohérent, axé sur l’emploi, l’éducation, la santé et un développement véritablement inclusif pour la Guinée. Cette candidature n’était pas improvisée, mais s’appuyait sur une réflexion philosophique et sociologique solide, avec la conviction que le Professeur Alpha Condé ne se représenterait pas. Je suis fière d’avoir participé à cet exercice démocratique, et malgré tout ce qui a pu être publié, nous savons que les résultats obtenus par notre plateforme politique, le Parti de l’Action Citoyenne par le Travail (PACT), étaient honorables. 

Et quel a été le principal défi pour vous en politique ? 

La politique est un univers fait de passion, de convictions profondes, mais également d’adversités. C’est un domaine malheureusement marqué par la calomnie, les attaques personnelles et les fausses accusations. Notre pays gagnerait beaucoup à compter davantage d’hommes et de femmes engagés sincèrement en politique plutôt que des politiciens professionnels car, nos concitoyens ne disposent pas toujours des outils suffisants pour distinguer clairement la vérité du mensonge ou l’authenticité des discours de l’imposture. 

Pour une femme engagée en politique, le principal défi demeure très souvent le coût financier des campagnes électorales. À titre personnel, ce qui m’a aidée c’est d’avoir occupé pendant dix ans, soit deux mandats consécutifs, les fonctions de Présidente de la Coalition des Femmes et Filles de Guinée pour le Dialogue, la Consolidation de la Paix et le Développement (COFFIG/DCPG), ainsi que celles du Réseau des Femmes Africaines Ministres et Parlementaires (REFAMP/G). Durant cette période, j’ai parcouru tout le pays, multiplié les échanges de terrain et renforcé mon ancrage social.

Ainsi, j’ai pu compter sur l’appui des 1079 organisations féminines réparties dans les trente-trois préfectures du pays qui se sont mobilisées spontanément et gratuitement pour soutenir ma campagne, en reconnaissance de mes actions antérieures en faveur des femmes. Qu’elles reçoivent ici l’expression de ma plus sincère gratitude. 

Mes anciens étudiants se sont également mobilisés en organisant une levée de fonds et en produisant des milliers de t-shirts à l’effigie de notre campagne preuve d’un soutien précieux qui m’a profondément touché. Je n’oublie pas mes amis de tous bords pour leurs contributions. Grand merci à Toutes et Tous. 

Ces soutiens témoignent de la nécessité, pour une candidature présidentielle sérieuse, d’avoir un parcours personnel et professionnel solide, un impact communautaire établie, un niveau certain d’éducation, une capacité à communiquer avec toutes les couches de la société y compris dans les langues locales et, surtout, un discours crédible, mobilisateur et porteur d’espoir. 

Un ministre du Professeur Alpha Condé, originaire de la région forestière, m’a même demandé avec étonnement comment j’avais pu remporter des voix contre le RPG dans sa propre région sans y avoir mis les pieds, ce qui me fait sourire encore aujourd’hui…. 

Quel a été le fil conducteur entre votre carrière professionnel, l’entrepreneuriat, votre engagement social et celui politique ? 

Le fil conducteur de mon parcours, qu’il soit professionnel, entrepreneurial, social ou politique, demeure incontestablement l’ensemble des valeurs fondamentales transmises par mes parents, valeurs que je considère essentielles : être toujours utile à la communauté. 

En qualité de cheffe d’entreprise, j’aurais pu privilégier une vie plus aisée et tranquille. Pourtant, j’ai fait le choix de créer un fonds personnel destiné à soutenir la valorisation du travail des femmes et jeunes filles défavorisées. Placé en garantie auprès d’ECOBANK, ce fonds a permis pendant une décennie à près de 8 000 femmes et filles issues des milieux les plus modestes, à travers tout le pays, d’obtenir des prêts bancaires sans avoir besoin de fournir une caution personnelle. Ces crédits ont été accordés sans distinction aucune liée à l’appartenance politique, religieuse, ethnique ou confessionnelle. Je m’investis notamment dans le mécénat sans bruit auprès des enfants malades et des mères abandonnées par les maris… 

Mon engagement au sein de la société civile a été déclenché par les violences survenues lors de la campagne présidentielle de 2010, période difficile où j’ai échappé par trois fois à la mort. Cette expérience m’a fait prendre conscience que notre pays pouvait rapidement sombrer dans le chaos, non seulement à cause d’individus mal intentionnés, mais aussi en raison d’acteurs en apparence respectables. Dès lors, j’ai décidé, avec les femmes remarquables du REFAMP et de la COFFIG, de m’investir activement pour préserver la paix sociale. 

J’ai eu l’honneur de conduire en 2013 la grande marche blanche des femmes pour le dialogue et la paix. J’ai également occupé les fonctions de membre et rapporteur du Groupe National de Contact pour la paix en Guinée, et assuré le rôle de cheffe de mission des Cases de veille pour des élections pacifiques en 2013, 2015 et 2018. Avec plus de 2000 femmes mobilisées sur l’ensemble du territoire national, nous avons désamorcé près de 200 situations conflictuelles lors des élections législatives de 2013, plus de 1600 lors de la présidentielle de 2015, et environ 800 lors des élections communales de 2018. 

C’est avec la même conviction et le sens aigu du devoir que j’ai accepté, par la suite, de mettre de côté mes fonctions politiques afin d’accompagner le Président Mamadi DOUMBOUYA dans l’organisation du dialogue national inclusif, événement historique majeur dans la vie politique de notre pays. Je reste convaincue que le dialogue doit être privilégié en toutes circonstances pour nous permettre d’avancer ensemble vers un avenir meilleur. 

Quelle est votre vision de l’avenir de la Guinée. Comment est-ce que vous l’imaginez ? 

Ma vision pour l’avenir de notre pays repose avant tout sur le principe cardinal de la justice. À mes yeux, la Guinée ne connaît pas encore un véritable équilibre social fondé sur la justice, et un pays où règne l’injustice compromet inévitablement son propre devenir. 

Aujourd’hui, le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s’élargir. Pourtant, notre nation regorge suffisamment de ressources pour satisfaire les besoins fondamentaux de tous ses citoyens : un logement décent, des infrastructures de qualité, une éducation performante et un accès facile aux soins de santé. 

L’administration publique doit pleinement jouer son rôle au service de l’ensemble de la population, sans distinction aucune. Dans ce cadre, le Président de la République doit intensifier ses efforts pour devenir le président de toutes les Guinéennes et de tous les Guinéens. J’en profite d’ailleurs pour lancer un appel solennel à sa bienveillance, afin d’envisager le pardon envers ceux qui ont commis des fautes. Non pas pour cautionner l’impunité, mais plutôt pour contribuer à l’apaisement national. Les anciennes hautes personnalités de l’État détenues pourraient, par exemple, bénéficier d’un régime de résidence surveillée ou d’autorisations pour recevoir des soins médicaux appropriés. Ces mesures traduiraient une grandeur d’âme et ne devraient jamais être perçues comme une faiblesse. 

Par ailleurs, j’invite chacun à faire preuve de sagesse dans les paroles comme dans les actes, éviter les excès et les abus liés aux positions de pouvoir. Nous devons constamment garder à l’esprit que nous sommes tous mortels, et que tout peut basculer en un instant. Que Dieu nous rappelle à cette humilité nécessaire. 

En second lieu, j’insiste particulièrement sur le rôle essentiel des femmes guinéennes, dont les compétences et l’engagement au service de notre nation ne sont plus à démontrer. Mon propos n’est pas d’affirmer que rien n’a été réalisé dans ce domaine ; au contraire, beaucoup d’efforts notables ont été entrepris par les précédents chefs d’État et se poursuivent sous la présidence du Colonel Mamadi DOUMBOUYA. Toutefois, j’aimerais mettre l’accent sur la volonté politique indispensable à l’émergence de grandes figures féminines, telles que MBalia Camara, Hadja Mafory Bangoura ou encore Jeanne Martin Cissé, première femme à présider le Conseil de sécurité des Nations Unies en novembre 1972. Ces femmes exceptionnelles doivent leur reconnaissance à une véritable volonté politique. Sans l’audace du Président Ahmed Sékou Touré, jamais l’on n’aurait entendu parler de Jeanne Martin Cissé. Aujourd’hui encore, de nombreuses femmes talentueuses sont capables d’occuper des positions similaires, pour peu que la volonté politique leur ouvre les portes du pouvoir. 

Depuis l’indépendance, notre pays a compté des centaines de généraux, combien parmi eux sont des femmes ? Nous en sommes à notre 17ème Premier ministre, aucun poste n’ayant jamais été confié à une femme. Cette absence de femmes fortes et expérimentées auprès du Président de la République, capables d’influencer positivement certaines décisions stratégiques, constitue à mes yeux une anomalie profonde. 

Il ne s’agit pas d’un combat entre les genres, mais d’une nécessaire complémentarité hommes-femmes, indispensable à l’équilibre des forces vives du pays et à son développement harmonieux. 

Quel message adressez-vous aux jeunes filles guinéennes qui rêvent de leadership ?

 Mon premier message à l’attention des jeunes filles guinéennes qui aspirent à exercer un leadership est de ne pas systématiquement transposer dans notre contexte national tout ce qu’elles observent ailleurs. Chaque pays, chaque continent possède ses propres traditions. Nous sommes Africains, héritiers d’une culture ancestrale riche en valeurs nobles et solides, dont nous devons être fiers, que nous devons cultiver et transmettre aux générations futures. 

Certes, il convient de questionner certaines pratiques traditionnelles qui peuvent être discutables, mais en prenant toujours soin d’effectuer un tri judicieux. De même que les modèles économiques ou sociaux européens ne peuvent être intégralement appliqués chez nous, nous devons faire au « bénéfice d’inventaire » : prendre ce qui est bon et rejeter ce qui ne l’est pas. 

 

Mon deuxième message est celui de la formation et du travail assidu. Les jeunes filles doivent comprendre que la réussite véritable s’obtient par l’effort soutenu et non par la facilité ou les raccourcis. Une femme bien formée demeure admirable et respectée tout au long de sa vie. En revanche, une femme qui ne mise que sur son apparence ou sa beauté, sans réelle formation ni compétence, risque rapidement de perdre cette considération. Les compétences forgent le respect durable et indéniable, même auprès de ceux qui pourraient ne pas vous apprécier personnellement. 

Enfin, mon dernier conseil porte sur la question de l’égalité entre l’homme et la femme, souvent mal comprise. À mes yeux, cette notion relève d’une certaine tromperie. Il ne s’agit pas d’être l’égal d’un homme, mais plutôt de rechercher l’équité, c’est-à-dire la justice dans le traitement réservé à chacun. La femme doit être traitée avec dignité, respect, et lorsque ses compétences sont équivalentes à celles de l’homme, elle doit bénéficier des mêmes opportunités et du même traitement. C’est cela, l’équité véritable. 

Je ne suis pas l’égale de mon mari, je suis une femme, et lui est un homme. Notre complémentarité, basée sur un respect mutuel, est précisément ce qui assure l’harmonie profonde entre l’homme et la femme dans toutes leurs relations. 

Vous avez conduit, avec deux autres braves dames, le cadre de dialogue politique inter guinéen qui a balisé le chemin à l’accalmie sociopolitique que nous connaissons aujourd’hui en Guinée. Quels ont été les plus grands défis que vous avez dû relever dans ce parcours ? 

Le premier défi fut de déconstruire l’idée reçue selon laquelle, du fait de mon passé politique, je ne serais pas en mesure de mener ce dialogue en toute impartialité. Beaucoup ont oublié que la prévention, la gestion et la résolution des conflits ont toujours constitué le cœur même de mes engagements personnels, et ce, depuis des décennies, pour préserver la paix dans notre pays. La paix constitue le fondement indispensable à toute activité humaine : sans elle, aucune élection ne peut se tenir convenablement, aucune activité économique ou sociale ne peut prospérer, ni même l’éducation être assurée correctement. En réalité, la paix est le début et l’aboutissement de tout.

 Le second défi a été d’amener la société à accepter l’idée que trois femmes puissent posséder la compétence, l’expérience et le leadership nécessaires pour faciliter efficacement un dialogue politique inclusif en Guinée. Ce n’est qu’à travers notre travail et nos résultats concrets que toutes les parties prenantes ont fini par reconnaître notre capacité à conduire cette délicate mission avec professionnalisme et succès. 

Le troisième défi a consisté à réunir autour d’une même table l’ensemble des acteurs politiques, ceux de la société civile et diverses personnes ressources issues de tous horizons. Si les débuts furent particulièrement difficiles, une dynamique constructive s’est progressivement installée au fil des semaines. Bien que la Guinée ait déjà connu plusieurs initiatives de dialogue par le passé, celle-ci se distingue clairement par sa méthodologie novatrice, son caractère permanent et inclusif, son mécanisme rigoureux de suivi-évaluation ainsi que par la documentation précise et accessible du processus. 

Ainsi, en collaboration étroite avec Monsieur le Premier Ministre, Dr Bernard GOUMOU, nous avons parcouru tous les quartiers généraux des coalitions politiques et rencontré les représentants de la société civile. Les projets de termes de référence issus de ces consultations ont été soumis à toutes les parties prenantes afin qu’elles puissent émettre leurs observations ou approuver les propositions soumises. Ensuite, acteurs et équipes techniques ont conjointement identifié les grandes thématiques à aborder. Pendant un mois, un dialogue franc et ouvert s’est tenu, permettant à chacun de s’exprimer librement. À l’issue de ces échanges approfondis, les résolutions ont été adoptées à l’unanimité et le rapport final transmis solennellement au Président de la République. Il est aujourd’hui le seul rapport consultable en Guinée parmi tous les processus de dialogue réalisés à ce jour. Ce travail colossal a permis d’apaiser considérablement notre pays. Toutefois, nous regrettons l’absence initiale de certaines coalitions, qui vers la fin ont toutefois montré des signes positifs en envisageant une révision de leur position. 

Enfin, cette mission exceptionnelle, menée avec mes deux estimées GRANDES DAMES, Hadja Aïcha BAH et Tantie Joséphine LENAUD GUILAO, fut couronnée par une « standing ovation » unanime des participants lors de la remise du rapport final. Pour nous, cette reconnaissance constitue assurément la plus belle des récompenses.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir politique de la Guinée ? Pourquoi ? 

Je suis résolument optimiste pour l’avenir politique de la Guinée, car je perçois aujourd’hui chez nos compatriotes un véritable éveil citoyen. Certes, notre pays traverse des défis majeurs, mais je suis convaincue que la jeunesse guinéenne, désormais consciente de son pouvoir, saura écrire une nouvelle page de notre histoire nationale. Notre pays possède d’immenses ressources naturelles, mais sa richesse la plus précieuse reste son capital humain, animé par une aspiration profonde au changement positif. Je crois fermement que l’engagement civique, couplé à une gouvernance transparente et à une vraie justice sociale, constitue le socle sur lequel nous construirons la Guinée de demain. Comme le dit un proverbe bien connu : « Là où il y a une volonté, il y a un chemin. » Aujourd’hui, Nous devons travailler à trouver ce chemin par notre farouche volonté à faire émerger la Guinée. 

Si vous aviez un dernier message à transmettre à vos concitoyens, lequel serait-il ? 

Mon dernier message est un appel sincère à l’unité nationale, à la solidarité citoyenne et au respect mutuel. Je dirais à chaque Guinéenne et à chaque Guinéen : notre pays est beau, notre pays est grand, et son avenir dépend entièrement de notre capacité à nous rassembler autour des valeurs de paix, de justice et d’engagement citoyen responsable. N’attendons pas que le changement vienne d’ailleurs, soyons chacun acteurs du développement que nous désirons voir émerger. Ensemble, construisons une Guinée prospère, équitable et juste, pour les générations présentes et celles à venir. Comme le dit un proverbe africain : « Si tu veux aller vite, marche seul, mais si tu veux aller loin, marchons ensemble. » Marchons donc ensemble pour bâtir la Guinée de nos rêves. 

Alluremag N° 002 | DU 02 AU 31 JUILLET 2025

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