Depuis plusieurs mois, la Guinée fait face à des tensions de liquidité qui se traduisent par des difficultés d’accès à l’argent liquide dans certaines banques et distributeurs. Plusieurs reportages de presse ont signalé des files d’attente dans certaines agences bancaires, mais la réalité de cette situation est également confirmée par des témoignages de familles, de commerçants et de travailleurs qui indiquent rencontrer des difficultés pour retirer et recevoir leur argent ou effectuer certains paiements.
Ainsi, la crise de liquidité ne se limite pas à une question technique ou bancaire. Elle touche directement la vie quotidienne des ménages, les activités des entreprises et la confiance dans le système financier.
Pour comprendre cette situation, on peut utiliser une analogie simple avec le corps humain. Dans un corps, le sang circule dans les artères pour transporter l’oxygène vers les organes. Si cette circulation se bloque ou ralentit, certains organes ne reçoivent plus suffisamment d’oxygène et commencent à dysfonctionner. Dans une économie, la liquidité joue le même rôle que le sang : elle circule entre la banque centrale, les banques commerciales, les entreprises et les ménages. Lorsque cette circulation devient difficile, toute l’activité économique peut être perturbée. Pour les ménages, une crise de liquidité réduit l’accès à l’argent liquide, complique la consommation courante et affaiblit la confiance dans les banques. Pour les entreprises, surtout petites et moyennes (PME) et le commerce, elle ralentit les paiements, perturbe les chaines d’approvisionnement et augmente les coûts de transaction. Pour les banques, elle peut accentuer les risques de réputation et provoquer une préférence renforcée du public pour le cash. Enfin, pour l’état, elle rend plus difficile l’exécution budgétaire et la transmission de la politique monétaire. À long terme, une crise de liquidité peut ralentir la croissance économique. Lorsque les crédits diminuent et que les paiements deviennent plus difficiles, les investissements peuvent être retardés. Une crise de liquidité peut également créer un problème de confiance dans le système bancaire. Dans certains cas extrêmes, elle peut évoluer vers une crise bancaire si plusieurs banques rencontrent simultanément des difficultés.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer les tensions actuelles. Premièrement, une forte demande d’argent liquide par la population peut réduire rapidement les billets disponibles dans les banques. Lorsque les citoyens retirent massivement leur argent par précaution, les banques doivent mobiliser davantage de liquidité. Deuxièmement, la relation entre l’État et les banques joue un rôle important. Dans de nombreux pays, les banques financent les dépenses publiques en achetant des bons du Trésor ou des obligations d’État. Lorsque les banques utilisent une grande partie de leur liquidité pour acheter ces titres publics, l’argent circule moins dans l’économie réelle et il reste moins de ressources pour financer les entreprises et répondre aux retraits des clients. Par ailleurs, le FMI avait déjà relevé que les banques guinéennes avaient utilisé une partie de leur liquidité pour financer davantage l’état, ce qui peut évincer le crédit au secteur privé et rigidifier la liquidité disponible dans l’économie. Troisièmement, les retards de paiement de l’État peuvent ralentir la circulation de l’argent. Si des entreprises ou des fournisseurs ne reçoivent pas leurs paiements à temps, ils peuvent avoir des difficultés à payer leurs employés ou leurs partenaires commerciaux. Enfin, la structure de l’économie et la dépendance à certains secteurs peuvent également rendre la liquidité plus instable.
Le Trésor public est responsable de la gestion financière de l’État : il collecte des impôts, et effectue le paiement des dépenses publiques et gestion de la dette. Lorsque le Trésor émet des bons du Trésor ou des obligations d’État, il emprunte de l’argent auprès des banques et des investisseurs pour financer les dépenses publiques. Si ces emprunts sont trop importants ou mal planifiés, ils peuvent absorber une grande partie de la liquidité du système bancaire. L’argent reste alors immobilisé dans ces titres publics et circule moins dans l’économie. Une bonne gestion de la trésorerie publique est donc essentielle pour maintenir une circulation fluide de la liquidité.
La Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) est responsable de la politique monétaire et de la stabilité du système financier. Lorsque les banques rencontrent des tensions de liquidité, la banque centrale peut injecter de l’argent dans le système bancaire afin de stabiliser la situation. Elle dispose de plusieurs instruments pour cela : refinancement des banques, opérations de marché, modification des réserves obligatoires ou distribution de billets. La banque centrale agit également comme prêteur en dernier ressort afin de maintenir la confiance dans le système bancaire.
Le marché interbancaire est l’endroit où les banques se prêtent de l’argent entre elles à court terme. Certaines banques peuvent avoir un excès de liquidité tandis que d’autres peuvent en manquer temporairement. Le marché interbancaire permet donc de redistribuer la liquidité entre les banques. Si ce marché fonctionne bien, les banques peuvent facilement emprunter entre elles pour répondre aux besoins de leurs clients. Mais si la confiance diminue ou si la liquidité globale devient insuffisante, ce marché peut se bloquer et amplifier la crise.
Plusieurs solutions peuvent être envisagées.
La littérature académique sur les crises bancaires montre que les rumeurs et la psychologie des déposants jouent un rôle central dans les crises de liquidité. Même des banques fondamentalement solides peuvent subir des retraits massifs si les déposants pensent que d’autres vont retirer leur argent avant eux. Le modèle classique de Diamond et Dybvig (1983) explique que ce type de « bank run » peut se produire lorsque les déposants perdent confiance et cherchent à retirer leurs dépôts en même temps. Dans ce cas, la crise peut devenir auto‑réalisatrice. Des recherches plus récentes, notamment celles de Robert Shiller sur les « narratives économiques », montrent que les histoires et les rumeurs qui circulent dans la société peuvent amplifier les crises financières. Lorsque la peur se propage rapidement, les retraits massifs augmentent et aggravent les tensions de liquidité. Dans ce contexte, la communication des autorités économiques devient essentielle. La Banque centrale, le Trésor et le gouvernement doivent communiquer de manière transparente et régulière pour rassurer les ménages et les entreprises. Des informations claires sur la solidité du système bancaire, les mesures prises et l’état de la liquidité peuvent réduire les comportements de panique et rétablir la confiance.
La banque centrale peut injecter de la liquidité dans le système bancaire afin de stabiliser la situation et permettre aux banques de répondre aux retraits des clients.
Le gouvernement peut améliorer la planification des émissions de dette publique et mieux gérer la trésorerie de l’État afin d’éviter d’absorber trop de liquidité dans le système bancaire.
Le développement du mobile money et des paiements électroniques peut réduire la dépendance excessive à l’argent liquide et améliorer la circulation de la monnaie dans l’économie.
Des réformes visant à renforcer la mobilisation des recettes fiscales, améliorer la transparence budgétaire et développer le marché interbancaire peuvent contribuer à stabiliser durablement la liquidité.
Dr. Boubacar Diallo
Economiste
Email : boubacars.diallo08@gmail.com
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