Chaque année, à l’approche des examens nationaux, le même scénario se répète en République de Guinée. Les médias diffusent des messages de fermeté, les autorités multiplient les communiqués sur la lutte contre la fraude, les dispositifs sécuritaires sont renforcés autour des centres d’examen,même les vlogeurs sans aucune formation en pratiques évaluatives à la solde de certaines personnalités ou acteurs du système éducatif ne restent en marge et les candidats vivent plusieurs semaines sous une pression psychologique considérable. Les examens deviennent ainsi un véritable événement national voire le plus important et médiatisé du ministère l’Éducation nationale de l’Alphabétisation, de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle où l’attention semble davantage se porter sur les sanctions, les arrestations éventuelles et les mesures de contrôle que sur leur véritable finalité aux CEE,BEPC et BAccalauréat unique : évaluer les apprentissages.
Personne ne conteste la nécessité de préserver la crédibilité des diplômes. La fraude constitue une atteinte au principe d’égalité entre les candidats et fragilise la confiance dans le système éducatif. Elle doit donc être combattue avec rigueur. Mais une question mérite d’être posée : la lutte contre la fraude doit-elle conduire à transformer les examens nationaux en une épreuve de peur ?
Au regard des connaissances actuelles en sciences de l’éducation, en psychologie cognitive et en docimologie, la réponse est clairement négative.
Un examen n’est pas conçu pour terroriser les élèves. Il constitue avant tout un dispositif pédagogique destiné à apprécier le niveau de maîtrise des compétences définies par les programmes d’enseignement national. Lorsque la peur devient l’élément dominant de l’évaluation, celle-ci perd progressivement sa fonction éducative.
Depuis plusieurs décennies, les recherches scientifiques montrent qu’un niveau élevé d’anxiété influence directement les performances scolaires. La mémoire de travail est perturbée, les capacités de raisonnement diminuent et l’attention se disperse. Dans ces conditions, l’examen n’évalue plus uniquement les connaissances acquises ; il mesure également la capacité du candidat à résister à une pression psychologique intense. Une telle situation soulève une véritable question de validité de l’évaluation.
La docimologie, discipline scientifique qui étudie les mécanismes et les biais de l’évaluation, nous enseigne, depuis les travaux pionniers d’Henri Piéron, qu’une épreuve ne peut être considérée comme fiable que si elle mesure effectivement ce qu’elle prétend mesurer. Si les résultats sont largement influencés par le stress, la peur ou un climat de tension, ils ne reflètent plus fidèlement les compétences réelles des apprenants.
En Guinée, cette réflexion demeure encore largement absente du débat public. Les discussions portent principalement sur les programmes, les infrastructures, les effectifs ou les résultats des examens nationaux. Pourtant, la manière dont nous évaluons les élèves constitue sans doute l’un des principaux leviers de transformation de notre système éducatif.
Les examens nationaux continuent d’être pensés selon une logique héritée d’une école de sélection, dans laquelle l’évaluation sert essentiellement à classer, éliminer ou sanctionner. Cette conception s’inscrit dans une tradition scolaire ancienne, marquée par la pédagogie scolastique, où l’autorité de l’institution repose largement sur la discipline et la sanction. Or, les systèmes éducatifs contemporains évoluent progressivement vers une autre pratique : celle d’une évaluation au service des apprentissages, de la régulation pédagogique et du développement des compétences.
Cette évolution ne signifie nullement un renoncement à l’exigence académique. Au contraire, les pays qui obtiennent les meilleurs résultats internationaux comme la Finlande,l’Espagne,le Japon, la Corée du Sud, la Chine, la France etc… montrent qu’il est possible de concilier rigueur, intégrité et bienveillance. La crédibilité d’un examen ne dépend pas de la peur qu’il inspire, mais de la qualité scientifique de son organisation, de la pertinence de ses épreuves et de l’équité de ses procédures.
En République de Guinée, il devient urgent de vulgariser les textes qui encadrent notre système éducatif, notamment le Code de l’éducation, s’il existe sous une forme consolidée et accessible, ainsi que le Règlement général des examens scolaires, qui, lui, est effectivement en vigueur. Au-delà de leur diffusion, ces textes méritent aujourd’hui une révision approfondie par une commission ad hoc afin d’éliminer les dispositions devenues obsolètes et héritées d’une conception essentiellement répressive de l’école, caractéristique de la pédagogie scolastique.
L’école moderne ne doit pas avoir pour finalité première de punir, mais d’éduquer, de responsabiliser et d’accompagner les apprenants. À ce titre, il paraît difficilement justifiable qu’un candidat, a fortiori mineur, puisse être exposé à une réponse pénale ou à une privation de liberté pour un acte de fraude commis dans le cadre d’un examen scolaire. La sanction doit demeurer avant tout éducative, disciplinaire et proportionnée.
La fraude aux examens : sanctionner sans criminaliser les apprenants
La fraude aux examens est une réalité qu’aucun système éducatif ne peut ignorer,ni tolérer . Elle compromet l’égalité des chances, porte atteinte à la crédibilité des diplômes et fragilise la confiance que la société accorde à son école. À ce titre, elle doit être combattue avec détermination.
Toutefois, une politique efficace de lutte contre la fraude doit reposer sur deux principes fondamentaux : la fermeté et la proportionnalité. Sanctionner est nécessaire ; criminaliser systématiquement des candidats, en particulier des mineurs, ne l’est pas.
Plusieurs pays engagés dans la modernisation de leur système éducatif, tels que le Maroc, le Brésil, le Rwanda,la France ou encore le Bénin, privilégient désormais une approche fondée sur des sanctions disciplinaires graduées plutôt que sur une logique de criminalisation
Dans ces systèmes, lorsqu’une fraude est constatée :
Le candidat n’est généralement pas expulsé immédiatement de la salle d’examen. Le surveillant met fin à la fraude, confisque les éléments de preuve (téléphone, antisèche, etc.) et rédige un procès-verbal. Le candidat est autorisé à terminer son épreuve, sauf en cas de substitution d’identité ou de trouble grave au déroulement de l’examen ;
l’épreuve concernée est ensuite annulée, ce qui se traduit le plus souvent par l’attribution de la note de zéro. Dans les situations les plus graves, l’annulation peut être étendue à l’ensemble de la session d’examen ;
Des sanctions disciplinaires complémentaires peuvent être prononcées, telles qu’un blâme, la suppression d’une mention au diplôme, une interdiction temporaire de se présenter aux examens
nationaux ou encore une interdiction d’inscription dans un établissement public d’enseignement supérieur pendant une durée déterminée.
La Guinée gagnerait à s’inspirer de ces pratiques en inscrivant la gestion de la fraude dans une logique d’éducation, de responsabilité et de justice éducative, plutôt que dans une approche exclusivement répressive. Une réforme de ces dispositions constituerait une étape importante dans la transition vers une école plus moderne, plus humaniste et davantage conforme aux principes de l’éducation nouvelle.
Mes Dix propositions pour une révolution de l’évaluation scolaire en Guinée
Toute réforme éducative ambitieuse doit s’appuyer sur une vision claire. La Guinée ne manque ni de compétences ni de ressources humaines capables de repenser son système d’évaluation. Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est une volonté politique de faire évoluer les examens nationaux d’une logique principalement répressive vers une logique scientifique, pédagogique et humaniste.
À cette fin, dix mesures prioritaires pourraient constituer les fondements d’une réforme durable.
1- Mettre en place une Commission nationale de réforme de l’évaluation scolaire.
Cette commission devrait réunir des spécialistes des sciences de l’éducation, de la docimologie, de la didactique, de la psychologie de l’éducation, des juristes, des enseignants, des inspecteurs, des chefs d’établissement, des représentants des parents d’élèves, des élèves et des partenaires techniques. Sa mission serait de proposer une refonte cohérente des pratiques évaluatives en Guinée.
2- Réviser le Règlement général des examens scolaires.
Ce texte constitue le socle juridique des examens nationaux. Il mérite d’être actualisé afin d’intégrer les principes de proportionnalité des sanctions, de respect des droits des candidats, de prévention de la fraude et de justice éducative, tout en préservant la crédibilité des diplômes.
3- Élaborer un véritable Code de l’éducation accessible à tous.
Les règles qui gouvernent l’école doivent être connues des élèves, des familles, des enseignants et des responsables éducatifs. La diffusion d’un cadre juridique clair renforcerait la sécurité juridique et la confiance dans l’institution scolaire.
4- Faire de la docimologie un pilier de la formation des enseignants.
Former un enseignant ne consiste pas seulement à lui apprendre à enseigner. C’est aussi lui apprendre à construire des évaluations valides, fiables, équitables et utiles aux apprentissages. La science de l’évaluation devrait occuper une place centrale dans la formation initiale et continue des enseignants.
5- Développer une véritable culture de l’intégrité académique.
La lutte contre la fraude ne doit pas commencer la veille des examens. Elle doit être intégrée aux apprentissages dès les premières années de scolarité à travers une éducation à l’honnêteté, au mérite, à la responsabilité et au respect des règles.
6- Dédramatiser la communication autour des examens nationaux.
Les messages institutionnels devraient davantage encourager les candidats, expliquer les règles, rassurer les familles et promouvoir les valeurs de l’école. La communication sur les sanctions a sa place, mais elle ne devrait pas monopoliser l’espace public.
7- Intégrer un accompagnement psychologique des candidats.
La préparation aux examens ne doit pas être uniquement académique. Des actions de sensibilisation à la gestion du stress, au développement de la confiance en soi et aux stratégies de préparation pourraient être organisées dans les établissements avant les épreuves.
8- Diversifier progressivement les modalités d’évaluation.
Les examens écrits demeurent indispensables, mais ils pourraient être progressivement complétés, lorsque les conditions le permettront, par d’autres formes d’évaluation adaptées aux objectifs des programmes : projets, travaux pratiques, productions orales ou dossiers, selon les disciplines concernées.
9- Renforcer la recherche nationale sur l’évaluation scolaire.
Les universités, les instituts supérieurs de formation et les écoles normales devraient être encouragés à développer des travaux scientifiques sur les pratiques évaluatives en Guinée. Une politique éducative moderne doit s’appuyer sur des données probantes et sur la recherche.
10- Faire de l’évaluation un levier stratégique de la réforme éducative.
Aucune réforme des programmes, des manuels ou de la formation des enseignants ne produira pleinement ses effets si les examens continuent d’évaluer principalement ce que ces réformes cherchent précisément à dépasser. La transformation de l’évaluation doit devenir l’un des axes majeurs de la politique éducative nationale.
Pour terminer, l’avenir de l’école guinéenne ne dépend pas uniquement des infrastructures, des programmes ou des budgets. Il dépend également de notre capacité à repenser la manière dont nous évaluons les apprentissages.
Les examens nationaux doivent rester exigeants. Ils doivent continuer à garantir la valeur des diplômes et l’égalité entre les candidats. Mais cette exigence ne doit plus être confondue avec la peur, la dramatisation ou une logique exclusivement répressive.
Une école moderne est une école qui inspire confiance. Une évaluation moderne est une évaluation qui mesure réellement les compétences des élèves, respecte leur dignité et contribue à leur progression autant qu’à leur certification.
Il ne s’agit pas d’abandonner l’exigence ; il s’agit de la rendre plus juste. Il ne s’agit pas de banaliser la fraude ; il s’agit de la combattre avec intelligence, proportionnalité et efficacité. Il ne s’agit pas de copier des modèles étrangers ; il s’agit de bâtir une réforme guinéenne, inspirée par les meilleures connaissances disponibles et adaptée à nos réalités.
Car, en définitive, dis-moi comment tu évalues, et je te dirai quelle école tu construis.
Par Lancinè Marcus DIOUBATE, Étudiant en M2 en sciences de l’éducation
Département sociolinguistique et didactique à l’université de Tours (FRANCE)
Prof de FLE/S
Responsable pédagogique et innovation didactique à l’institut d’études françaises de Touraine














