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Persistance de la crise fiduciaire en Guinée : dépasser l’impératif d’immédiateté (Tribune)

Allure info par Allure info
23 avril 2026 - 17h11
en À la une, Fil d'actualité, Opinions
Persistance de la crise fiduciaire en Guinée : dépasser l’impératif d’immédiateté (Tribune)

Dr. SYLLA Mamady

Certes, le franc guinéen présente un certain nombre d’avantages pour l’économie nationale, au premier rang desquels la possibilité de conduire une politique monétaire autonome, ainsi que la capacité de création monétaire via un institut d’émission propre, incarné par la Banque centrale de la République de Guinée. Toutefois, depuis sa création le 1er mars 1960, cette monnaie apparaît également, de manière structurelle, comme l’un des principaux freins au développement du système financier national.

En effet, le franc guinéen (GNF) se caractérise par une faiblesse persistante, une convertibilité limitée, une forte exposition aux déséquilibres inflationnistes et une coexistence durable avec un marché parallèle des changes difficilement contrôlable. Tout cela découlant de l’utilisation peu efficiente de la monnaie par nos différentes autorités dans le cadre de nos politiques économiques et financières. Dans ces conditions, le GNF tend à constituer davantage un obstacle qu’un levier pour les agents économiques et pour le fonctionnement de l’économie réelle.

Nous les défenseurs de cette monnaie mettent souvent en avant son caractère souverain. Toutefois, cet argument mérite de nos jours d’être fortement nuancé. Dans le contexte actuel de mondialisation financière, aucune monnaie ne peut véritablement revendiquer une souveraineté absolue . La valeur d’une devise ne dépend plus uniquement de la volonté des autorités nationales, mais se détermine largement sur les marchés de change internationaux, selon des dynamiques parfois déconnectées des fondamentaux économiques internes. Dès lors, il apparaît nécessaire de dépasser les postures idéologiques pour interroger, de manière empirique, les avantages réels et les contraintes structurelles associés au franc guinéen.

Cette réflexion s’impose d’autant plus que la Guinée traverse, depuis près d’une année, une crise fiduciaire d’ampleur. L’ensemble des agents économiques fait face à des difficultés persistantes d’accès à la liquidité bancaire et à l’épargne déposée dans les établissements financiers. Pendant longtemps, le gouverneur de la Banque centrale a tenté de relativiser la situation, évoquant non pas une crise de liquidité, mais une simple pénurie de billets.

Toutefois, l’ampleur du phénomène a conduit la plus haute autorité de l’État à s’en saisir, en dépit des efforts engagés pour irriguer le système financier en fudiciaire. Le président, Mamadi Doumbouya, est intervenu donc directement lors d’un Conseil interministériel, en instruisant le gouvernement de prendre des mesures urgentes afin de résorber la crise en cours.

Une interrogation fondamentale demeure néanmoins : comment expliquer la persistance de cette crise malgré les interventions de la Banque centrale ? Selon les déclarations de son gouverneur, plus de 2 000 milliards de francs guinéens auraient été injectés dans l’économie entre la fin de l’année 2025 et le premier trimestre 2026 . Une telle expansion monétaire soulève des questions essentielles. Correspond-elle à une augmentation proportionnelle des besoins économiques ? Traduit-elle une croissance réelle de l’activité ou de la population ? Ou bien révèle-t-elle des dysfonctionnements plus profonds dans les circuits de circulation monétaire ? Cette dernière problématique semble être au centre de cette crise !

En réalité, l’hypothèse d’une simple insuffisance de billets paraît réductrice. Elle tend à occulter ou minimiser des facteurs structurels. Dès lors, avant toute réponse conjoncturelle, il apparaît indispensable d’engager une analyse approfondie des mécanismes à l’origine de cette crise. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de traiter les symptômes, mais bien de diagnostiquer les causes profondes du dysfonctionnement du système monétaire guinéen.

Dans cette contribution, nous proposons d’analyser la crise fiduciaire actuelle à l’aune des limites inhérentes aux réponses avancées par les autorités publiques, en particulier le recours accru à la création monétaire et la promotion des paiements électroniques. Si ces instruments relèvent d’une logique de gestion conjoncturelle, ils apparaissent néanmoins insuffisants pour résorber durablement les déséquilibres observés.

Notre hypothèse principale est que la persistance de la crise fiduciaire en Guinée ne procède pas tant d’un déficit quantitatif de monnaie que d’un déficit structurel de confiance dans les mécanismes de circulation et d’intermédiation financière. Les politiques centrées sur l’augmentation de la masse monétaire ou sur la substitution technologique des moyens de paiement ne sauraient produire d’effets significatifs sans un rétablissement préalable des conditions de crédibilité institutionnelle.

Dans cette perspective, nous soutenons qu’une stratégie fondée sur une approche graduelle et systémique, articulant réformes institutionnelles, régulation des circuits informels et restauration progressive de la confiance fiduciaire entre les agents économiques et le système financier, constitue une voie de sortie plus pertinente et soutenable à moyen et long terme.

I. Réforme du système bancaire ou Instauré la fiducia entre les acteurs économique et l’ensemble du système financier

Dans un pays où le taux de bancarisation dépasse à peine les 20 %, et où la fracture numérique, à l’instar de la majorité des pays africains, demeure importante, prétendre résoudre la crise actuelle par le seul développement des paiements numériques s’apparente davantage à un renversement de la pyramide qu’à une solution durable. Il en va de même pour les politiques consistant à injecter massivement des liquidités dans l’économie sans identifier précisément les circuits de diffusion de ces fonds, ni comprendre pourquoi ces derniers ne réintègrent pas le système financier, qu’il s’agisse des banques commerciales ou de la Banque centrale.

Entre l’indiscipline budgétaire de l’État , la thésaurisation, la défiance envers le système financier, la prédominance du secteur informel, ainsi que les fuites de liquidité vers des circuits parallèles, les déterminants de la crise sont multiples. Toutefois, leur dénominateur commun réside dans une problématique centrale : la confiance des agents économiques à l’égard du système financier. C’est précisément à ce niveau que s’inscrit la nécessité de restaurer la confiance fiduciaire.

En effet, le terme « fiduciaire », dérivé du latin fiducia (confiance), occupe une place centrale dans le développement des systèmes monétaires depuis l’Antiquité. Déjà, Aristote définissait la monnaie comme un instrument permettant d’assurer :

« la commensurabilité des objets d’échange ou jouer le rôle de mesure […] La monnaie est aussi pour nous une sorte de de gage donnant l’assurance que l’échange sera possible si jamais besoin s’en fait sentir, car on doit pouvoir en remettant la monnaie obtenir ce dont on manque ».

Le Professeur Olivier Feiretag, qui le reprends dans son article ci-dessous cité en référence, souligne que cette définition, posait et déterminait les trois fonctions canoniques de la monnaie, à savoir : « instrument des changes, étalon de la valeur et réserve de valeur ».

Toute monnaie qui cesse de remplir l’une de ces fonctions engendre mécaniquement une crise de confiance au sein de son espace d’utilisation. Or, c’est précisément ce que l’on observe actuellement en Guinée. Lorsque les agents économiques ne peuvent accéder librement à leurs dépôts, à leurs salaires ou à leur épargne, et qu’ils rencontrent des difficultés à utiliser les instruments de paiement, y compris les solutions de mobile money, la crise fiduciaire est déjà installée. Il s’ensuit un enchaînement bien connu : retrait massif des liquidités, baisse des dépôts bancaires et développement de la thésaurisation.

Dans ce contexte, la priorité de l’État devrait être de garantir, de manière transparente, l’accès effectif à la liquidité au sein du système bancaire. Cela suppose la mise en place de mécanismes assurant, selon des modalités adaptées aux différents types de comptes, une forme de convertibilité effective des dépôts en monnaie fiduciaire. La confiance tend en effet à se rétablir lorsque les agents économiques sont assurés de pouvoir disposer librement de leurs ressources financières.

Le recours à la thésaurisation, au-delà des risques qu’il comporte, n’est généralement que la conséquence d’un déficit de confiance. Un agent économique dont l’activité dépend étroitement de l’accès à la liquidité ne choisit de conserver ses fonds hors du système bancaire que lorsqu’il anticipe des contraintes d’accès à ses propres ressources. Dans ces conditions, les politiques visant à contraindre le retour des liquidités dans le système financier, sans traiter les causes profondes de la défiance, risquent de produire des effets inverses à ceux recherchés. Elles relèvent davantage d’un traitement palliatif que d’une réponse structurelle.

La confiance des Guinéens en leur banque et au système financier est encore très faible et fébrile. Leur démocratisation doit se faire par une adhésion populaire liée à la confiance, aux facilités, et à l’impact positif sur le quotidien des gens. Les fonctionnaires et salariés du privé dont les salaires sont logés aux Banques ne méritent nullement de se passer la nuit à la belle étoile pour pouvoir rentrer en possession de leur dus. Dans ce cas, la bancarisation forcenée, se révèle être plus un facteur de souffrance qu’un instrument de facilité financière comme il se devait. Le système bancaire guinéen se doit donc d’être repensé, en faveur des activités économiques et non comme tel qu’il apparait actuellement.

Plus largement, la confiance des agents économiques guinéens envers le système bancaire demeure fragile. Sa consolidation suppose une adhésion progressive, fondée sur la fiabilité des institutions, la facilité d’accès aux services financiers et leur utilité concrète dans la vie quotidienne. Dans le cas contraire, les politiques de bancarisation forcée risquent d’être perçues non comme des instruments d’inclusion financière, mais comme des sources de contraintes supplémentaires.

En tout état de cause, la responsabilité première incombe à l’État. Les mesures déjà engagées, notamment en matière d’émission monétaire, peuvent produire des effets à court terme si elles répondent à un diagnostic précis. À défaut, elles risquent d’alimenter des tensions inflationnistes. À cet égard, une dépréciation du franc guinéen face au dollar a été observée depuis le début de l’année 2025, avec des pressions sur le marché des changes, particulièrement marquées sur le segment parallèle. En presque qu’une année le GNF est passé d’environ 8,650 GNF pour 1 dollar, à presque 8,830 pour 1 dollar. Soit une dépréciation de plus de 2 %. Au marché parallèle il faut compter, presque 9,300 pour 1 dollar.

Source : investing.com

En définitive, les racines profondes de la crise semblent résider dans les fragilités de la gouvernance économique et budgétaire. L’emprunt obligataire domestique d’environ 1 500 milliards de francs guinéens a probablement exercé une pression supplémentaire sur la liquidité disponible pour les agents économiques . Dans un contexte de faible profondeur financière et de défiance bancaire, ce type d’opération peut contribuer à assécher les circuits de financement. Si, de surcroît, les conditions de remboursement ne sont pas pleinement assurées, cela peut prolonger et accentuer les tensions existantes.

Cependant, contrairement à d’autres expériences observées dans des économies en développement (Zimbabwe, Ghana et Liban) la crise fiduciaire guinéenne ne semble pas, à ce stade, résulter d’un déséquilibre macroéconomique majeur tel qu’un défaut de paiement souverain, ou un ralentissement de la croissance voire récession économique. Toutefois, cette apparente stabilité ne doit pas occulter les dysfonctionnements structurels évoqués précédemment, qui appellent des réponses de fond.

II. La monnaie électronique une voie complémentarité et non la panacée

S’il est un domaine financier dans lequel les États africains disposent d’une avance relative à l’échelle mondiale, c’est bien celui du mobile money. Avec plus de la moitié des comptes enregistrés dans le monde, cette technologie ne constitue plus une simple innovation sur le continent africain, mais s’impose désormais comme une véritable infrastructure financière, comme le souligne la GSMA dans ses rapports récents. Ce développement n’est d’ailleurs pas fortuit : il résulte en grande partie du faible niveau de bancarisation dans de nombreux pays africains .

L’essor du mobile money s’explique ainsi par la capacité des opérateurs de télécommunications à combler un vide laissé par le système bancaire traditionnel. La diffusion massive des téléphones mobiles, puis des smartphones, a permis l’émergence de solutions financières accessibles, flexibles et adaptées aux réalités locales. À cet égard, le succès du mobile money illustre une réalité simple : un système qui répond efficacement aux besoins des populations et simplifie leur quotidien n’a pas besoin d’être imposé pour être adopté.

En effet, la monnaie électronique apporte une réponse concrète à plusieurs contraintes structurelles. Elle favorise notamment l’inclusion financière en permettant aux agents économiques d’accéder à des services essentiels, transferts d’argent, paiements, épargne, sans les lourdeurs administratives associées au système bancaire classique. Elle contribue ainsi, dans certains contextes, à réduire le recours à la monnaie fiduciaire .

Dans le cas guinéen, les autorités publiques semblent toutefois envisager le mobile money comme un levier central, voire exclusif, de résolution de la crise fiduciaire actuelle. Une telle approche appelle à être nuancée. Dans un environnement caractérisé par une forte prévalence du secteur informel, il apparaît difficile de faire porter au mobile money une responsabilité qui dépasse ses capacités structurelles.

L’expérience du Kenya offre à cet égard un éclairage intéressant. Pionnier en la matière avec le service M-Pesa développé par Safaricom dès 2007, le pays comptait près de 30 millions d’utilisateurs au début des années 2020. Selon la Banque mondiale, plus de 80 % de la population kényane utilisait des services de paiement mobile dès 2016. Ce succès repose sur une diffusion progressive et organique du système, adoptée aussi bien dans les transactions formelles qu’informelles (paiement de biens courants, transports, services, etc.), sans contrainte initiale forte de la part de l’État.

Cette expérience montre que la transition vers les paiements électroniques doit reposer prioritairement sur des mécanismes d’incitation plutôt que sur des logiques coercitives, qui peuvent produire des effets contre-productifs. En effet, au-delà de la question de la confiance, l’usage de la monnaie fiduciaire renvoie également à une dimension de liberté dans la gestion des ressources financières. Les agents économiques restent attachés à la possibilité de disposer librement de leurs avoirs, sans contrainte excessive.

Dès lors, même dans les économies avancées telles que les États-Unis, la France ou la Belgique, l’usage des espèces demeure autorisé et largement répandu, en dépit du développement des paiements électroniques.

La réponse optimale réside donc dans une approche complémentaire plutôt que substitutive. Le développement de la monnaie électronique ne doit pas s’opérer au détriment de la monnaie fiduciaire. L’État doit garantir aux agents économiques la possibilité de convertir à tout moment leurs avoirs électroniques en espèces. C’est cette garantie de convertibilité qui constitue le socle de la confiance et qui permettra au mobile money de poursuivre son expansion de manière durable.

Enfin, les politiques publiques devraient privilégier des mesures incitatives ciblées, notamment en direction des commerçants et des acteurs du secteur informel. Cela peut passer par des allègements fiscaux, une réduction des coûts de transaction, ainsi que par des campagnes de sensibilisation visant à promouvoir les avantages des paiements électroniques. Une telle approche favoriserait une adoption progressive et durable, fondée sur l’adhésion plutôt que sur la contrainte.

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