La création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest constitue l’une des ambitions économiques les plus anciennes et les plus structurantes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Elle s’inscrit dans un processus de plus de quatre décennies, marqué par des avancées institutionnelles, plusieurs révisions de stratégie, des échéances reportées et de nombreux travaux techniques destinés à rapprocher progressivement les économies de la région.
Cette histoire mérite d’être rappelée avec précision, d’autant plus qu’elle entretient un lien particulier avec la République de Guinée.
La CEDEAO, créée en 1975, exprime pour la première fois sa volonté de créer une monnaie unique en 1983, à Conakry, à travers la Décision A/DEC/6/5/83. La Guinée n’est donc pas un observateur tardif du processus d’intégration monétaire ouest-africain : elle se trouve historiquement au cœur même de sa genèse.
Quatre années plus tard, le 9 juillet 1987, cette ambition est institutionnalisée par l’adoption du Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC), conformément à la Décision A/DEC.2/7/87. À court terme, le programme visait notamment à renforcer le fonctionnement de la Chambre de Compensation de l’Afrique de l’Ouest et l’utilisation des monnaies nationales ; à moyen et long termes, à parvenir à leur convertibilité limitée avant la constitution d’une zone monétaire unique.
Dès l’origine, l’intégration monétaire ouest-africaine est donc conçue comme un processus graduel et non comme un basculement immédiat vers une monnaie commune.
Plus de vingt ans après l’adoption du PCMC, le Conseil de Convergence, réuni à Abuja le 25 mai 2009, adopte une nouvelle Feuille de route afin d’accélérer le processus.
Le 21 février 2018, à Accra, cette Feuille de route est à son tour révisée et un Fonds spécial est mis en place pour financer les activités nécessaires à sa mise en œuvre. Près de trente-cinq ans après la décision de Conakry de 1983 et trente et un ans après le PCMC de 1987, le projet exige donc toujours d’importants ajustements institutionnels, techniques et financiers.
En décembre 2018 à Accra, une stratégie de communication sur la monnaie unique est également adoptée. Plusieurs années plus tard, son plan d’action devait cependant encore être mis en œuvre : son démarrage, prévu au troisième trimestre 2025, a finalement été reporté à 2026 en raison de contraintes de ressources humaines et financières.
L’année 2020 devait constituer l’aboutissement de cette longue préparation : la monnaie unique de la CEDEAO devait être lancée.
Elle ne le fut pas.
Le document officiel de l’AMAO le reconnaît explicitement : malgré les progrès enregistrés dans la mise en œuvre de la feuille de route révisée, la monnaie unique n’a pas pu être lancée en 2020.
Ce report rappelle une réalité fondamentale : une union monétaire ne repose pas sur la seule volonté politique. Elle suppose des conditions macroéconomiques, institutionnelles, juridiques, financières et techniques suffisamment solides pour permettre à plusieurs économies souveraines de partager durablement une même monnaie et une même politique monétaire.
À la suite de cette échéance, une nouvelle étape est ouverte. Le 4 juin 2021, le Comité ministériel sur le Programme de la monnaie unique de la CEDEAO adopte une nouvelle Feuille de route pour le lancement de l’ECO.
Celle-ci est structurée autour de dix programmes couvrant l’architecture nécessaire à l’union monétaire : convergence et stabilité macroéconomiques ; cadre institutionnel et juridique ; politique de change ; politique monétaire ; harmonisation statistique ; intégration financière ; interconnexion des systèmes de paiement ; harmonisation des finances publiques ; renforcement des capacités ; et lancement de l’ECO.
Parallèlement, le 19 juin 2021 à Accra, lors de la 59e Session ordinaire de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement, est adopté le nouveau Pacte de Convergence et de Stabilité macroéconomique. Il prévoit une phase de convergence allant du 1er janvier 2022 au 31 décembre 2026, puis une phase de stabilité à compter du 1er janvier 2027. Le processus exige donc une convergence durable et non le respect ponctuel de certains indicateurs.
La construction institutionnelle se poursuit. Le 25 août 2022, lors de sa 60e réunion ordinaire, le Comité des Gouverneurs valide un capital initial de 187 millions de dollars américains pour la future Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest.
En septembre 2023, lors de la 62e réunion ordinaire, la clé de répartition du capital est adoptée : 50 % à parts égales entre les États membres, 25 % selon leur PIB nominal et 25 % selon leur population.
Au cours de cette même séquence de 2023, le Comité des Gouverneurs valide également le principe de la mise en commun de 4,5 milliards de dollars de réserves extérieures, avec un paiement étalé sur cinq années.
Pourtant, à fin décembre 2025, les cadres juridiques définitifs relatifs au capital et à la mise en commun des réserves n’étaient toujours pas entièrement élaborés ; leur intégration dans les statuts de la future BCAO demeurait envisagée.
L’élaboration du Protocole portant Union monétaire de la CEDEAO et des statuts de la BCAO devait initialement être achevée au quatrième trimestre 2023. En 2024, les projets de textes étaient encore soumis au Fonds monétaire international et à la Banque centrale européenne pour consultation. Des réunions juridiques supplémentaires ont ensuite été organisées à Accra en octobre et décembre 2025, avant une validation attendue lors des réunions statutaires de l’AMAO prévues à Monrovia en février 2026.
Le choix du siège de la future Banque centrale connaît une trajectoire comparable. Les termes de référence avaient été validés dès le 10 septembre 2020, lors de la 56e réunion ordinaire du Comité des Gouverneurs, et le processus devait initialement être achevé au deuxième trimestre 2023.
Mais le 18 août 2025, lors de la 12e session ordinaire du Conseil de Convergence, de nouvelles consultations étaient encore demandées concernant le critère de stabilité politique et la répartition géographique des institutions communautaires. Des réunions organisées les 11 et 12 décembre 2025, puis le 16 janvier 2026, ne permirent toujours pas de dégager un consensus sur ce critère. La question devait donc être soumise au Comité des Gouverneurs à Monrovia en février 2026.
Cette chronologie mérite toute notre attention.
Conakry, 1983. Le PCMC, 1987. Une nouvelle feuille de route, 2009. Sa révision, 2018. Une échéance de lancement non tenue, 2020. Une nouvelle feuille de route, le 4 juin 2021. Une phase de convergence du 1er janvier 2022 au 31 décembre 2026. Et, à fin 2025, plusieurs éléments déterminants de l’Union monétaire encore en cours de finalisation.
C’est précisément ce que reconnaît le rapport officiel de l’AMAO. À fin décembre 2025, l’Agence constate des « avancées tangibles », tout en relevant une mise en œuvre hétérogène et la persistance de plusieurs « goulots d’étranglement » : textes en finalisation, cadres juridiques incomplets, plans d’adaptation non déployés, mécanisme de change non finalisé ainsi que des contraintes de ressources financières et humaines.
Le même document recommande notamment de revoir les délais de la feuille de route, de réactiver une Task Force présidentielle pour la période 2026-2027, de renforcer les ressources humaines et de sécuriser un financement pluriannuel pour les activités critiques de l’Union monétaire.
Le calendrier du lancement demeure lui-même progressif. Selon la feuille de route, avant toute circulation des billets et pièces de l’ECO, les parités des monnaies participantes devront être fixées irrévocablement, le cadre juridique nécessaire devra être adopté et l’ECO devra être déclaré monnaie ayant cours légal dans les pays participants. Le document situe le commencement de cette séquence au deuxième trimestre 2027.
C’est à la lumière de cette histoire — et non en dehors d’elle — que doit être appréciée la position de la République de Guinée.
La Guinée connaît le projet de monnaie unique. Elle en connaît l’origine, puisqu’une de ses premières décisions historiques fut prise à Conakry en 1983. Elle en connaît les différentes étapes, les exigences de convergence, les travaux relatifs à la future Banque centrale ainsi que les discussions sur le régime de change, les réserves, les systèmes de paiement et la politique monétaire.
Son choix ne saurait donc être interprété comme le refus d’une ambition qu’elle ne comprendrait pas. Il doit être apprécié comme une décision prise à la lumière de plus de quatre décennies d’expérience collective de l’intégration monétaire ouest-africaine.
Dès lors, une question fondamentale se pose :
Au regard de l’état réel du processus de convergence, de l’architecture encore en construction de l’ECO et de la transformation économique historique que la Guinée s’apprête à connaître avec Simandou, est-il aujourd’hui dans l’intérêt du pays de renoncer au franc guinéen et aux instruments nationaux de politique monétaire ?
C’est à cette question que la présente tribune entend répondre.
Il ne s’agit pas de remettre en cause l’idéal d’intégration monétaire de la CEDEAO, mais de déterminer si les conditions actuelles et les intérêts économiques de la Guinée justifient aujourd’hui l’abandon de sa monnaie nationale.
La thèse défendue est claire : dans les circonstances économiques actuelles, le maintien du franc guinéen constitue à la fois un choix de souveraineté, de rationalité économique et de prudence ; non pas contre l’intégration régionale, mais au service d’une intégration mieux préparée, plus crédible et fondée sur une convergence réelle et durable.
Cette question devient d’autant plus décisive que la Guinée entre désormais dans l’ère de Simandou.
LES PROPRES RAPPORTS DE LA CEDEAO MONTRENT QUE LES CONDITIONS D’UNE UNION MONÉTAIRE PLEINEMENT ABOUTIE NE SONT PAS ENCORE TOUTES RÉUNIES
« Les plus fortes démonstrations sont souvent celles qui utilisent les constats de celui que l’on
cherche à convaincre. »
L’ambition de créer une monnaie unique en Afrique de l’Ouest constitue sans aucun doute l’un des projets d’intégration les plus importants du continent africain. Elle répond à des objectifs économiques légitimes et bénéficie, depuis plusieurs décennies, d’un engagement constant des États membres de la CEDEAO.
Toutefois, l’existence d’une ambition politique, aussi forte soit-elle, ne suffit pas à garantir la réussite d’une union monétaire.
L’expérience internationale montre que les unions monétaires durables ne reposent pas uniquement sur une volonté commune. Elles exigent également une convergence réelle des économies, des institutions solides, des règles juridiques stabilisées, une discipline macroéconomique durable ainsi qu’une gouvernance monétaire pleinement opérationnelle.
Consciente de ces exigences, la CEDEAO a mis en place un vaste dispositif de suivi composé notamment de l’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO), du Conseil de Convergence, du Comité des Gouverneurs des Banques centrales ainsi que de plusieurs groupes d’experts chargés d’évaluer périodiquement l’état d’avancement du projet ECO.
Les différents rapports examinés dans le cadre de cette tribune présentent un intérêt particulier.
Ils ne constituent pas des analyses universitaires extérieures au projet.
Ils sont les documents officiels élaborés par les institutions mêmes qui préparent l’union monétaire.
À ce titre, ils offrent une photographie particulièrement fiable de l’état réel du processus à la fin de l’année 2025.
Leur lecture attentive conduit à un constat majeur.
Les institutions de la CEDEAO reconnaissent elles-mêmes que des progrès importants ont été accomplis, mais elles admettent également que plusieurs composantes essentielles de l’union monétaire demeurent inachevées.
Autrement dit, les difficultés identifiées dans les développements qui suivent ne résultent pas d’une critique extérieure.
Elles sont décrites par les rapports officiels de la CEDEAO eux-mêmes.
C’est précisément ce qui confère à cette analyse toute sa force.
Il ne s’agit pas de remettre en cause l’objectif de la monnaie unique.
Il s’agit d’examiner si les conditions que la CEDEAO s’est elle-même fixées pour garantir le succès de cette union sont aujourd’hui pleinement satisfaites.
Les éléments qui suivent montrent que tel n’est pas encore le cas.
Pourquoi la République de Guinée ne devrait pas adhérer aujourd’hui à l’ECO ?
Argument 1 :
Les propres institutions de la CEDEAO reconnaissent que l’ECO n’est pas encore arrivé à son stade de maturité.
Le débat sur l’ECO oppose souvent deux positions extrêmes. D’un côté, certains présentent la monnaie unique comme un projet déjà achevé dont seul le lancement politique resterait à décider. De l’autre, certains la décrivent comme un projet irréalisable.
Les documents officiels de la CEDEAO invitent à dépasser ces deux lectures.
Ils montrent une réalité plus nuancée : l’ECO est un projet sérieux, mais il demeure un projet en construction.
Cette affirmation n’est pas celle de la République de Guinée.
Elle ressort directement des rapports établis par les institutions chargées de préparer l’Union monétaire.
Le premier document, intitulé « État de mise en œuvre de la feuille de route pour le lancement de l’ECO à fin décembre 2025 », dresse un état d’avancement particulièrement instructif. Son intérêt réside dans le fait qu’il ne présente pas uniquement les progrès accomplis ; il identifie également, programme par programme, les activités qui restent à réaliser avant le lancement de la monnaie unique.
Cette lecture conduit à un constat important.
À la fin de l’année 2025, les principaux piliers de l’Union monétaire faisaient encore l’objet de travaux de finalisation.
Ainsi, le Protocole portant création de l’Union monétaire de la CEDEAO et les Statuts de la future Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest n’étaient pas encore adoptés définitivement. Les projets de textes avaient été soumis au Fonds monétaire international et à la Banque centrale européenne pour observations, avant d’être réexaminés lors de réunions techniques organisées à Accra en octobre et décembre 2025. Leur validation était encore attendue lors des réunions statutaires passées à Monrovia en février 2026.
Le Protocole de l’Union monétaire constitue l’acte juridique fondateur de la future Union. Les Statuts de la Banque centrale déterminent quant à eux les règles de gouvernance, les compétences de l’institution, les responsabilités de ses organes ainsi que les conditions d’exercice de la politique monétaire commune.
Autrement dit, les textes qui définissent le fonctionnement même de la future union étaient encore en cours de finalisation.
La situation est identique s’agissant de la Banque centrale.
À la fin de l’année 2025, le pays devant accueillir son siège n’était toujours pas désigné. Les discussions se poursuivaient notamment sur le critère de stabilité politique et sur la répartition géographique des institutions communautaires. Les réunions techniques de décembre 2025 et de janvier 2026 n’avaient pas permis d’aboutir à un consensus.
Une Banque centrale constitue pourtant le cœur d’une union monétaire.
Elle définit les taux directeurs, gère les réserves de change, assure la stabilité des prix et garantit la crédibilité de la monnaie.
Lorsque son siège, ses statuts et plusieurs aspects de sa gouvernance demeurent encore en discussion, il est difficile de considérer que l’architecture institutionnelle de l’Union est entièrement stabilisée.
Le même constat ressort du Programme de travail 2026 de l’AMAO.
Loin de présenter l’année 2026 comme une simple année précédant la circulation de l’ECO, ce document prévoit encore la poursuite de plusieurs chantiers fondamentaux : finalisation de l’Accord portant création de l’Union monétaire, adoption des Statuts de la BCAO, poursuite des travaux sur le mécanisme de change, harmonisation des cadres financiers et renforcement des dispositifs institutionnels.
Autrement dit, les institutions régionales elles-mêmes considèrent que l’année 2026 doit encore être consacrée à la construction des fondations de l’Union monétaire.
Le constat est encore renforcé par la conclusion du rapport de mise en œuvre.
L’AMAO reconnaît que plusieurs « goulots d’étranglement » subsistent, parmi lesquels des textes en finalisation, des cadres juridiques incomplets, un mécanisme de change non finalisé et plusieurs décisions de gouvernance encore attendues. Elle recommande même de réviser les délais de la feuille de route, de réactiver une Task Force présidentielle pour la période 2026-2027 et de sécuriser un financement pluriannuel afin d’achever les activités critiques du projet.
Cette recommandation est particulièrement significative.
Lorsqu’un organisme chargé de conduire une réforme recommande lui-même de revoir son calendrier afin de terminer les réformes indispensables, cela traduit une réalité simple : le processus n’a pas encore atteint son niveau de maturité institutionnelle.
Il ne s’agit nullement d’un échec.
Toutes les grandes unions monétaires se construisent progressivement.
Mais cette réalité appelle une conséquence importante pour chaque État membre.
L’adhésion à une monnaie unique implique un transfert irréversible de compétences en matière de politique monétaire.
Une telle décision doit intervenir lorsque les institutions appelées à exercer cette compétence commune disposent d’un cadre juridique stabilisé, d’une gouvernance définitivement arrêtée et d’instruments pleinement opérationnels.
Or, les propres rapports de la CEDEAO montrent qu’à la fin de l’année 2025, cette architecture demeurait encore en phase de consolidation.
C’est pourquoi la République de Guinée peut légitimement considérer que la prudence commande de conserver, à ce stade, son instrument monétaire national, tout en continuant à soutenir le processus d’intégration régionale et en participant activement à sa construction.
Argument 2 : Les États membres ne satisfont pas encore dans leur grande majorité aux critères de convergence fixés par la CEDEAO
La réussite d’une union monétaire repose avant tout sur la convergence des économies qui la composent. Consciente de cette exigence, la CEDEAO a adopté un Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique qui fixe des critères que chaque État doit respecter avant l’entrée dans la monnaie unique.
Le Pacte distingue quatre critères de premier rang et deux critères de second rang.
1. Les critères de premier rang
Les critères de premier rang sont les suivants :
• un déficit budgétaire (dons compris) inférieur ou égal à 3 % du PIB ;
• un taux d’inflation annuel moyen inférieur ou égal à 5 % ;
• un financement du déficit budgétaire par la Banque centrale ne dépassant pas 10 % des recettes fiscales de l’année précédente ;
• des réserves extérieures brutes couvrant au moins trois mois d’importations.
2. Les critères de second rang
Les critères de second rang comprennent notamment :
• un ratio de dette publique inférieur ou égal à 70 % du PIB ;
• le respect des exigences communautaires relatives à la variation du taux de change nominal de ±10 % par rapport à l’UCAO.
Ces critères constituent les conditions minimales que les États membres se sont eux-mêmes imposées afin de garantir la stabilité de la future monnaie unique.
Il convient toutefois de préciser que ces six critères n’ont pas la même portée dans le dispositif communautaire. Conformément au Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique, l’entrée dans la phase de stabilité, prévue à compter du 1er janvier 2027, requiert des États membres le respect, de manière durable, de l’ensemble des quatre critères de premier rang au cours des trois dernières années de la phase de convergence. Cette exigence est particulièrement importante : elle signifie que la convergence recherchée ne doit pas être ponctuelle, mais soutenable dans le temps.
Le rapport de performance macroéconomique de la CEDEAO montre que ces critères ne sont toujours pas respectés par une majorité d’États.
En 2025 par exemple , seuls 3/12 États le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Togo ont pu satisfaire simultanément six critères de convergence. En 2024, un seul État, le Bénin, respectait l’ensemble de ces critères.
Autrement dit, 9 des douze États évalués, soit 75 %, ne remplissent toujours pas l’ensemble des conditions fixées par la CEDEAO pour l’Union monétaire.
L’analyse par critère confirme cette convergence incomplète.
Ainsi :
• 11 États sur 12 respectent le critère relatif au financement monétaire du déficit au premier semestre 2025 ;
• 7 États sur 12 respectent le critère relatif à l’inflation ;
• 7 États sur 12 seulement respectent le critère relatif au déficit budgétaire.
Les écarts apparaissent également dans les finances publiques. Au premier semestre 2025, le Liberia enregistre un excédent budgétaire, tandis que le Sénégal affiche un déficit de 7,8 % du PIB, soit plus du double du plafond communautaire fixé à 3 %.
Ces résultats montrent que les économies de la CEDEAO continuent d’évoluer à des rythmes différents. Les progrès enregistrés sont réels, mais ils demeurent insuffisants pour conclure à une convergence pleinement réalisée.
Argument 3 : L’économie guinéenne est structurellement différente de celles de la plupart des États de la CEDEAO, ce qui limite l’efficacité d’une politique monétaire unique.
L’un des principes fondamentaux d’une union monétaire est que les États qui partagent une même monnaie doivent également présenter, dans une certaine mesure, des caractéristiques économiques suffisamment compatibles. Plus les structures économiques sont proches et les cycles économiques synchronisés, plus une politique monétaire commune est susceptible de produire des effets adaptés à l’ensemble des pays membres.
À l’inverse, lorsque les économies sont profondément différentes, une même décision de politique monétaire peut produire des effets différents, voire contradictoires, selon les États.
Or, l’Afrique de l’Ouest demeure caractérisée par une forte hétérogénéité économique.
Les moteurs de croissance, la structure des exportations, les sources de recettes publiques, les besoins de financement ainsi que la nature des chocs économiques diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre.
Le Nigeria demeure largement tributaire des hydrocarbures. La Côte d’Ivoire et le Ghana fondent une part importante de leurs recettes d’exportation sur le cacao. Le Sénégal développe progressivement une économie gazière et pétrolière. Le Bénin et le Togo occupent une position importante de plateformes logistiques et portuaires. La Guinée, quant à elle, dispose d’immenses réserves de bauxite et s’apprête, avec l’entrée en exploitation de Simandou, à occuper une place majeure sur le marché mondial du minerai de fer.
Ces différences ne sont pas uniquement sectorielles. Elles déterminent également la manière dont chaque économie réagit aux variations des prix internationaux et aux chocs extérieurs.
Une hausse du prix du pétrole améliore les recettes d’un pays exportateur d’hydrocarbures, tandis qu’elle accroît les coûts de production et la facture d’importation d’un pays importateur. À l’inverse, une augmentation des prix du minerai de fer ou de la bauxite peut bénéficier directement à la Guinée sans produire les mêmes effets sur les autres économies de la région.
Les cycles économiques des États membres ne sont donc pas nécessairement synchronisés. Leurs besoins de politique monétaire ne le sont pas davantage.
Dans un tel contexte, une même décision portant sur les taux d’intérêt, la liquidité bancaire ou les conditions monétaires peut être adaptée à la situation de certains États tout en étant moins appropriée à celle d’autres.
C’est précisément pour cette raison que la théorie économique accorde une importance particulière à la convergence des économies et à leur capacité à absorber des chocs asymétriques dans l’analyse de la viabilité d’une union monétaire.
Dans ces conditions, une politique monétaire unique, nécessairement définie en fonction de la situation d’ensemble de l’Union, pourrait ne pas correspondre, à certains moments, aux besoins spécifiques de l’économie guinéenne.
Le maintien d’une politique monétaire nationale permet ainsi à la Guinée de conserver une capacité d’adaptation face à des chocs économiques qui ne sont pas nécessairement synchronisés avec ceux de ses partenaires régionaux.
Argument 4 : L’entrée en exploitation de Simandou modifie profondément les fondamentaux macroéconomiques de la Guinée et justifie une prudence particulière dans le choix de son régime monétaire.
Les précédents développements ont montré que la CEDEAO poursuit encore les travaux nécessaires à la mise en place de l’Union monétaire et que la convergence économique demeure incomplète. Toutefois, ces constats, à eux seuls, ne suffisent pas à justifier la décision de la République de Guinée.
La véritable justification réside également dans une réalité propre à notre pays : la Guinée entre dans une période de transformation économique d’une ampleur exceptionnelle.
Cette transformation porte un nom : Simandou.
Par son ampleur, le projet Simandou ne constitue pas un investissement minier parmi d’autres. Il représente un changement structurel pour l’économie guinéenne. À travers l’exploitation de l’un des plus importants gisements de minerai de fer au monde, la construction d’un corridor ferroviaire de plus de 600 kilomètres, d’infrastructures portuaires et le développement d’activités connexes, Simandou est appelé à modifier durablement les capacités de production, les échanges extérieurs et les équilibres macroéconomiques de la Guinée.
Les effets attendus dépassent largement le secteur minier.
La montée en puissance des exportations devrait accroître les recettes en devises. Les investissements directs étrangers pourraient progresser fortement. Les recettes publiques devraient bénéficier de cette nouvelle activité économique. La demande intérieure sera également stimulée par les investissements et les infrastructures, tandis que l’économie nationale devra progressivement répondre à de nouveaux besoins liés à l’industrialisation, à l’énergie, à la logistique et à la transformation locale des ressources naturelles.
Cette mutation modifiera profondément les équilibres macroéconomiques du pays.
L’augmentation des flux de devises, des investissements, des recettes publiques et de la demande intérieure représente une opportunité historique pour la Guinée. Mais elle peut également créer des tensions nouvelles : pressions inflationnistes, augmentation de la liquidité, évolution du taux de change, dépendance accrue aux recettes minières ou perte de compétitivité de certains secteurs non miniers.
Simandou n’est donc pas une fin en soi.
Le véritable enjeu pour la Guinée n’est pas seulement d’exporter davantage de minerai de fer. Il consiste à utiliser cette nouvelle richesse pour accélérer la transformation structurelle de l’économie nationale.
Le développement de la transformation locale de la bauxite, la production d’alumine, l’accès à une énergie compétitive, le renforcement des infrastructures logistiques, l’émergence d’un tissu industriel national et la diversification de l’économie constituent autant d’objectifs qui devront accompagner cette nouvelle phase.
La question monétaire doit donc être replacée dans ce contexte particulier.
La Guinée ne doit pas seulement se demander si elle peut rejoindre une monnaie commune. Elle doit également se demander si le moment où son économie connaît l’une des plus importantes transformations de son histoire est le moment approprié pour transférer au niveau régional la conduite de sa politique monétaire.
Simandou change ainsi profondément les données du débat.
Il ouvre une période caractérisée par des flux financiers, commerciaux et industriels d’une ampleur nouvelle, dont les effets seront largement spécifiques à l’économie guinéenne.
Le choix monétaire de la Guinée doit par conséquent être apprécié à l’aune de cette transformation historique et de la nécessité de disposer des instruments les mieux adaptés pour en maîtriser les opportunités comme les risques.
Argument 5 : Le franc guinéen constitue un instrument de souveraineté économique au service de la transformation structurelle du pays.
La monnaie n’est pas seulement un moyen de paiement.
Elle constitue également l’un des principaux instruments dont dispose un État pour préserver la stabilité de son économie, répondre aux chocs et accompagner les transformations de son appareil productif.
En conservant le franc guinéen, la République de Guinée préserve la capacité de définir une politique monétaire adaptée à ses propres réalités économiques.
Cette capacité revêt une importance particulière au moment où notre pays entre dans une nouvelle phase de son développement.
Une telle mutation exigera des réponses rapides et adaptées.
La Banque centrale de la République de Guinée conservera notamment la capacité d’agir sur les taux directeurs et la liquidité bancaire, de gérer les réserves de change et, dans le cadre de son régime de change, d’intervenir lorsque les circonstances économiques l’exigent.
Ces instruments sont essentiels pour maîtriser les tensions inflationnistes, préserver la stabilité financière et accompagner l’évolution des besoins de financement de l’économie.
Dans une union monétaire, la politique monétaire est définie à l’échelle commune en tenant compte de la situation de l’ensemble de la zone. Elle ne peut donc être déterminée exclusivement en fonction des besoins d’un seul État.
Or, les besoins de la Guinée pourraient, au cours des prochaines années, différer sensiblement de ceux de plusieurs partenaires régionaux en raison de la transformation particulière que connaîtra son économie.
Le maintien du franc guinéen permet également à la Banque centrale de gérer, selon les besoins de l’économie nationale, l’évolution des réserves de change résultant notamment des recettes d’exportation et des flux extérieurs.
L’accumulation de réserves suffisantes peut renforcer la capacité du pays à faire face aux chocs extérieurs, soutenir la confiance dans la monnaie nationale et contribuer à la stabilité financière.
La question du taux de change revêt également une importance particulière.
L’augmentation des recettes d’exportation et des entrées de devises pourrait, toutes choses égales par ailleurs, exercer des pressions à l’appréciation sur le franc guinéen. Une appréciation excessive pourrait affecter la compétitivité de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et des autres secteurs exposés à la concurrence internationale.
À l’inverse, une dépréciation excessive alimenterait le coût des importations et pourrait accentuer les tensions inflationnistes.
La maîtrise des instruments nationaux de politique monétaire et de change offre ainsi à la Guinée une capacité d’adaptation permettant de rechercher un équilibre entre stabilité des prix, compétitivité, stabilité financière et transformation économique.
Cette autonomie ne constitue cependant pas une garantie automatique de réussite.
Elle impose, au contraire, une responsabilité accrue : une Banque centrale crédible, une politique budgétaire disciplinée, une gestion prudente des recettes minières, un renforcement des réserves de change et une coordination cohérente entre les politiques monétaire, budgétaire, industrielle et commerciale.
C’est précisément cette cohérence qui doit permettre de transformer la souveraineté monétaire en véritable souveraineté économique.
Ainsi, le choix de conserver le franc guinéen ne traduit pas un repli sur soi. Il traduit la volonté de conserver, pendant une période décisive de l’histoire économique nationale, les instruments nécessaires pour accompagner et stabiliser une transformation structurelle majeure.
Le franc guinéen n’est donc pas seulement la monnaie de la République. Dans la phase historique qui s’ouvre, il constitue un instrument de stabilité, d’adaptation et de souveraineté économique au service de la transformation nationale.
Argument 6 : Le maintien du franc guinéen n’est pas un renoncement à l’intégration régionale, mais le choix d’une intégration progressive, fondée sur la maturité économique.
Le débat relatif à l’ECO ne doit pas être réduit à une opposition entre les partisans de l’intégration régionale et les défenseurs de la souveraineté monétaire.
Une telle lecture est réductrice.
Depuis son adhésion à la CEDEAO, la République de Guinée a constamment soutenu les initiatives destinées à renforcer l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest. Elle participe pleinement aux politiques communautaires relatives à la libre circulation des personnes et des biens, à la coopération commerciale, aux infrastructures régionales et à l’harmonisation des politiques économiques.
Le maintien du franc guinéen ne remet nullement en cause cet engagement.
Il traduit simplement la conviction que l’intégration monétaire doit être l’aboutissement d’une convergence économique durable et non son point de départ.
Cette approche est d’ailleurs conforme à la philosophie retenue par la CEDEAO elle-même.
En instituant des critères de convergence, une phase de convergence suivie d’une phase de stabilité, ainsi que des mécanismes de surveillance multilatérale, les États membres ont reconnu que la réussite d’une union monétaire dépend d’abord de la solidité des économies nationales.
Le choix de la Guinée s’inscrit donc dans cette logique.
Il ne consiste pas à remettre en cause l’objectif de la monnaie unique.
Il consiste à considérer que, dans le contexte économique particulier que connaît actuellement notre pays, la préservation d’une politique monétaire nationale constitue la meilleure contribution que la Guinée puisse apporter à une future union monétaire stable.
En effet, une économie forte, stable et diversifiée renforcera demain l’Union monétaire davantage qu’une adhésion précipitée.
Grâce aux investissements structurants liés à Simandou, au développement des infrastructures, à la transformation locale des ressources minières, à l’augmentation des exportations et à l’amélioration progressive des équilibres macroéconomiques, la Guinée disposera à terme d’une base économique plus solide.
Cette consolidation profitera non seulement à notre pays, mais également à l’ensemble de la région.
L’intégration régionale ne se mesure pas uniquement au partage d’une monnaie.
Elle repose aussi sur le développement des échanges commerciaux, la réalisation d’infrastructures communes, la coordination des politiques publiques, la stabilité macroéconomique et la complémentarité des économies.
Sur chacun de ces aspects, la République de Guinée continuera d’assumer pleinement ses responsabilités au sein de la CEDEAO.
Ainsi, le maintien du franc guinéen ne constitue ni un repli, ni un isolement.
Il représente un choix de responsabilité.
Il traduit la volonté de consolider les fondements de l’économie nationale afin que, le moment venu, toute décision relative à une éventuelle intégration monétaire repose sur des bases économiques solides, dans l’intérêt de la Guinée comme de l’ensemble de la Communauté.
L’histoire économique enseigne qu’une union monétaire durable se construit sur des économies fortes. En choisissant aujourd’hui de renforcer les fondements de son économie nationale, la République de Guinée ne s’éloigne pas de l’idéal d’intégration africaine ; elle œuvre à créer les conditions qui permettront, demain, d’y contribuer avec davantage de stabilité, de crédibilité et de résilience.
Argument 7 :
Les fondements théoriques des unions monétaires confirment que la réussite d’une monnaie unique suppose une convergence économique préalable et durable.
La décision de conserver le franc guinéen ne repose pas uniquement sur les constats dressés par les rapports de la CEDEAO. Elle trouve également un solide fondement dans la théorie économique qui, depuis plusieurs décennies, étudie les conditions de réussite des unions monétaires.
Les travaux des principaux économistes ayant consacré leurs recherches à cette question convergent autour d’une même idée : une monnaie unique ne produit pleinement ses avantages que lorsque les économies qui la composent présentent un niveau suffisant de convergence et disposent de mécanismes efficaces pour absorber les chocs économiques.
Le premier de ces économistes est Robert Mundell, lauréat du Prix Nobel d’économie en 1999 et considéré comme le père de la théorie des zones monétaires optimales.
Selon Mundell, une union monétaire fonctionne durablement lorsque les pays membres sont confrontés à des chocs économiques similaires ou lorsqu’ils disposent de mécanismes capables d’en atténuer les effets. À défaut, une politique monétaire unique risque de répondre efficacement à la situation de certains États tout en se révélant inadaptée à celle des autres.
Cette réflexion présente un intérêt particulier pour la CEDEAO.
Les rapports officiels montrent que les économies de la région demeurent largement dépendantes de matières premières différentes, connaissent des rythmes de croissance distincts et présentent encore des niveaux de convergence variables. Dans ces conditions, les enseignements de Robert A. Mundell (1961),dans « Une théorie des zones monétaires optimales » invitent à considérer la convergence économique non comme une formalité, mais comme une condition essentielle de la stabilité de l’Union monétaire.
Les travaux Ronald I. McKinnon (1963), dans ses œuvres « Les zones monétaires optimales » viennent compléter cette analyse.
Selon lui, la réussite d’une monnaie unique dépend également du degré d’ouverture des économies participantes et de leur capacité à absorber les déséquilibres sans recourir à des ajustements monétaires nationaux.
Cette approche souligne l’importance de disposer d’économies suffisamment intégrées et suffisamment résilientes avant de renoncer à l’autonomie monétaire.
Peter B. Kenen (1969), dans son ouvrage « La théorie des zones monétaires optimales : une approche éclectique » apporte une troisième contribution fondamentale.
Il démontre qu’une union monétaire est d’autant plus stable que les économies qui la composent sont diversifiées. Une économie fortement dépendante d’un nombre limité de produits d’exportation est davantage exposée aux fluctuations des marchés internationaux et peut avoir besoin d’instruments nationaux pour absorber ces chocs.
Cette observation revêt une importance particulière pour la République de Guinée.
À la veille de l’entrée en exploitation de Simandou, notre pays s’apprête à connaître une transformation profonde de son économie. Cette mutation créera des opportunités considérables, mais également des défis macroéconomiques nouveaux liés à l’afflux de devises, aux investissements massifs, aux fluctuations des cours internationaux du minerai de fer et aux politiques de transformation industrielle.
Dans une telle période, la capacité de la Banque centrale de la République de Guinée à adapter sa politique monétaire aux besoins spécifiques de l’économie nationale constitue un instrument de stabilisation particulièrement précieux.
Plus récemment, plusieurs économistes, parmi lesquels Joseph E. Stiglitz (2016), dans son œuvre , L’Euro : comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, ont rappelé que les unions monétaires peuvent rencontrer des difficultés lorsque les économies participantes demeurent insuffisamment convergentes ou lorsqu’elles ne disposent pas de mécanismes budgétaires suffisamment développés pour faire face aux chocs asymétriques.
Les enseignements de ces travaux ne conduisent nullement à remettre en cause le principe de la monnaie unique.
Ils conduisent plutôt à une conclusion de prudence.
La qualité d’une union monétaire dépend moins de la rapidité de sa mise en œuvre que du niveau de préparation des économies qui la composent.
Cette conclusion rejoint précisément les constats formulés par les rapports officiels de la CEDEAO.
D’un côté, la théorie économique souligne la nécessité d’une convergence réelle, d’institutions solides et de mécanismes efficaces d’ajustement.
De l’autre, les rapports de la CEDEAO reconnaissent que plusieurs de ces conditions demeurent encore en cours de consolidation.
Il existe ainsi une remarquable convergence entre la théorie économique et le diagnostic établi par les institutions régionales.
Dans ce contexte, le choix de la République de Guinée de conserver, à ce stade de son développement, le franc guinéen apparaît non comme une remise en cause de l’intégration régionale, mais comme l’application d’un principe largement admis par la littérature économique : une union monétaire est d’autant plus solide qu’elle est construite sur des économies suffisamment préparées pour partager durablement une même politique monétaire.
Argument 8
:L’expérience internationale montre que les grandes transformations économiques sont généralement conduites avec une politique monétaire nationale adaptée aux réalités du pays.
L’histoire économique montre que les pays qui connaissent une transformation profonde de leur économie ne renoncent généralement pas à leur souveraineté monétaire au moment où cette transformation s’engage. Au contraire, ils utilisent leur monnaie nationale comme un instrument de stabilisation, d’industrialisation et d’adaptation aux mutations de leur économie.
La situation de la Guinée mérite d’être analysée à la lumière de ces expériences internationales.
1. La Norvège :
La Norvège est devenue l’un des principaux producteurs mondiaux de pétrole et de gaz après la découverte des gisements de la mer du Nord. Malgré son intégration économique étroite avec l’Europe, elle a choisi de conserver la couronne norvégienne plutôt que d’adhérer à la monnaie unique européenne.
Ce choix lui a permis d’adapter sa politique monétaire aux fluctuations des marchés énergétiques, de gérer efficacement les recettes pétrolières et d’alimenter un fonds souverain devenu le plus important au monde. L’expérience norvégienne montre qu’une économie en pleine mutation tire avantage d’une politique monétaire adaptée à ses propres réalités plutôt qu’à celles d’un ensemble régional.
2. Le Botswana :
Le Botswana a bâti son développement sur l’exploitation du diamant. Dès les premières années de cette transformation, il a conservé le pula comme monnaie nationale et confié à sa Banque centrale la mission de préserver la stabilité macroéconomique.
Le maintien d’une politique monétaire nationale a constitué l’un des instruments dont le Botswana a disposé pour accompagner cette trajectoire, parallèlement à une gestion budgétaire prudente et à la qualité de ses institutions.
Aujourd’hui encore, le Botswana est considéré comme l’un des exemples africains les plus réussis de gestion des ressources naturelles.
Pour la Guinée, cette expérience démontre qu’un pays africain riche en ressources minières peut utiliser sa souveraineté monétaire comme un l’un des facteurs de stabilité et de développement.
3. Le Canada :
Le Canada est l’un des principaux producteurs mondiaux de pétrole, de gaz, d’or, de nickel, de potasse et de bois. Son économie est fortement influencée par les fluctuations des prix des matières premières.
Malgré sa très forte intégration économique avec les États-Unis, qui absorbent environ 75% de ses exportations, le Canada n’a jamais renoncé au dollar canadien.
Ce choix lui permet d’adapter librement sa politique monétaire aux réalités de son économie. Lorsque les prix des matières premières baissent, le dollar canadien peut se déprécier, ce qui soutient les exportations et amortit le choc économique.
Cette expérience montre qu’une forte intégration commerciale n’implique pas nécessairement l’abandon de la souveraineté monétaire.
4. L’Australie :
L’Australie figure parmi les premiers producteurs mondiaux de minerai de fer, de bauxite, d’or et de charbon. Ces ressources occupent une place déterminante dans son économie.
Malgré cette forte spécialisation minière, le pays a conservé le dollar australien.
Cette autonomie permet à la Banque de réserve d’Australie d’ajuster les taux d’intérêt, de gérer les effets des cycles miniers et de préserver la compétitivité des autres secteurs économiques.
Pour un pays comme la Guinée, appelé à devenir un acteur majeur du marché mondial du minerai de fer, cette expérience revêt une importance particulière.
5. L’Indonésie :
L’Indonésie dispose d’importantes réserves de nickel, de cuivre et de charbon. Plutôt que de se limiter à l’exportation des minerais bruts, elle a progressivement interdit certaines exportations afin d’encourager leur transformation sur son territoire.
Cette stratégie industrielle s’est accompagnée du maintien de la roupie indonésienne et d’une politique monétaire nationale permettant d’accompagner les investissements, de soutenir les industries locales et d’absorber les effets des transformations économiques.
Cette expérience présente un intérêt particulier pour la Guinée, qui ambitionne également de transformer localement la bauxite, le minerai de fer et d’autres ressources minières.
6. Le Chili :
Premier producteur mondial de cuivre, le Chili demeure fortement exposé aux fluctuations des cours internationaux de ce métal.
En conservant le peso chilien, les autorités chiliennes ont maintenu la capacité d’adapter leur politique monétaire aux cycles de leur économie, de limiter les effets des chocs extérieurs et de préserver la stabilité macroéconomique.
Cette expérience montre qu’une économie fortement dépendante d’une matière première bénéficie d’une plus grande flexibilité lorsqu’elle conserve la maîtrise de sa monnaie.
7. Le Kazakhstan :
Le Kazakhstan possède d’importantes réserves de pétrole, d’uranium, de cuivre et d’autres métaux précieux .
Le maintien du tenge a permis aux autorités de répondre aux fortes variations des prix internationaux des matières premières, d’ajuster progressivement leur politique monétaire et de protéger l’économie nationale contre plusieurs crises extérieures.
Cette capacité d’adaptation aurait été plus difficile dans le cadre d’une politique monétaire conçue pour plusieurs économies aux caractéristiques différentes.
8. Le Pérou :
Le Pérou est l’un des principaux producteurs mondiaux de cuivre, d’argent et de zinc.
En conservant le sol péruvien, la Banque centrale péruvienne a pu conduire une politique monétaire crédible tout en accompagnant l’expansion du secteur minier.
Cette stabilité a contribué à renforcer la confiance des investisseurs, à maintenir une inflation maîtrisée et à soutenir la croissance économique.
L’expérience péruvienne rappelle qu’une monnaie nationale bien gérée peut parfaitement coexister avec une économie largement ouverte sur le monde.
Ces expériences internationales ne signifient pas qu’il existe un modèle unique de développement. Chaque pays possède ses propres réalités institutionnelles, économiques et sociales.
Elles mettent toutefois en évidence un enseignement important : de nombreuses économies ayant connu une transformation économique majeure fondée sur leurs ressources naturelles ont conservé la maîtrise de leur politique monétaire afin de disposer d’un instrument supplémentaire d’adaptation aux mutations de leur économie.
La République de Guinée entre aujourd’hui dans une phase comparable de son histoire avec l’exploitation de Simandou, la transformation de la bauxite en alumine, le développement des infrastructures et l’industrialisation progressive de son économie.
Dans ce contexte, le maintien du franc guinéen ne constitue pas une exception. Il s’inscrit dans une logique économique observée dans plusieurs pays qui ont fait de leur souveraineté monétaire un instrument au service de leur transformation structurelle.
La monnaie n’a jamais créé, à elle seule, le développement. En revanche, lorsqu’elle est gérée avec discipline et cohérence, elle peut offrir à un État les instruments nécessaires pour accompagner une transformation économique durable. C’est dans cette perspective que doit être compris le choix de la République de Guinée.
À la lumière de tout ce qui précède, le choix d’une monnaie engage bien davantage que la seule organisation des paiements. Il engage la capacité d’un État à conduire sa politique économique, à répondre aux chocs et à accompagner les transformations de son appareil productif. C’est pourquoi l’adhésion à une union monétaire ne saurait être guidée par le seul idéal, aussi légitime soit-il, de l’intégration régionale. Elle doit également procéder d’une appréciation rigoureuse des intérêts économiques de la Nation.
L’ambition de doter l’Afrique de l’Ouest d’une monnaie unique est ancienne et respectable. Depuis la Décision A/DEC/6/5/83 adoptée à Conakry en 1983, puis l’adoption du Programme de coopération monétaire de la CEDEAO le 9 juillet 1987, les États de la région ont consacré plusieurs décennies à cette ambition.
Mais cette longue histoire enseigne une chose essentielle : la volonté politique, à elle seule, ne suffit pas à créer une union monétaire viable.
Les propres documents de la CEDEAO invitent aujourd’hui à la prudence. À fin 2025, plusieurs composantes essentielles de l’architecture de l’ECO demeuraient encore en cours de finalisation. Surtout, selon les estimations du rapport de convergence, seuls trois États sur douze — le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Togo — devraient satisfaire simultanément aux six critères de convergence en 2025. Autrement dit, 75 % des États évalués ne devraient pas satisfaire simultanément à l’ensemble des six critères.
Cette situation prend une importance particulière au regard des exigences mêmes du Pacte de convergence et de stabilité macroéconomique. Celui-ci prévoit que l’entrée dans la phase de stabilité, à compter du 1er janvier 2027, suppose le respect durable de l’ensemble des quatre critères de premier rang au cours des trois dernières années de la phase de convergence.
Or, les résultats disponibles ne permettent pas d’établir qu’une telle convergence durable ait été réalisée par l’ensemble des États membres. La difficulté ne réside donc pas seulement dans le nombre limité de pays satisfaisant simultanément aux critères en 2025. Elle tient également au caractère encore insuffisamment généralisé et durable de la convergence macroéconomique au sein de la région.
Ces constats ne condamnent pas l’ECO. Ils appellent à la prudence.
Cette prudence est d’autant plus justifiée que les économies appelées à partager cette monnaie demeurent structurellement différentes. Une économie pétrolière n’est pas exposée aux mêmes chocs qu’une économie dépendante du cacao ; un pays importateur d’hydrocarbures ne réagit pas de la même manière à une hausse du prix du pétrole qu’un pays exportateur. La Guinée, dont les équilibres extérieurs seront de plus en plus influencés par la bauxite et le minerai de fer, connaîtra elle aussi des dynamiques qui ne coïncideront pas nécessairement avec celles de plusieurs de ses partenaires.
Or, partager une monnaie implique de confier la conduite de la politique monétaire à une institution commune, dont les décisions doivent répondre aux besoins de l’ensemble de l’Union et non à ceux d’un seul État.
C’est ici que la situation particulière de la République de Guinée prend toute son importance.
La Guinée de 2026 n’est plus celle qui avait envisagé l’union monétaire plusieurs décennies auparavant.
L’entrée en exploitation de Simandou ouvre une nouvelle séquence de son histoire économique. L’accroissement attendu des exportations et des entrées de devises, les investissements dans les infrastructures ferroviaires et portuaires, les ambitions de transformation locale de nos ressources et, plus largement, la volonté d’industrialiser progressivement le pays sont susceptibles de modifier profondément les fondamentaux de l’économie nationale.
Cette transformation constitue une opportunité historique. Elle comporte également des risques. L’augmentation des recettes d’exportation peut renforcer les réserves de change et la position extérieure du pays, mais l’ampleur des nouveaux flux peut également générer des tensions inflationnistes, des pressions sur le taux de change ou affecter la compétitivité des secteurs non miniers. Leur gestion exigera une coordination rigoureuse entre politiques budgétaire, monétaire, de change et industrielle, ainsi qu’une gestion prudente des revenus tirés des ressources naturelles.
C’est précisément au moment où cette transformation s’engage que la Guinée a intérêt à conserver une capacité nationale d’action monétaire.
Le franc guinéen doit donc être regardé non seulement comme l’expression de notre souveraineté, mais comme un instrument au service de cette transformation. Il permet à la Guinée de conserver la possibilité d’adapter sa politique monétaire aux réalités particulières de son économie, dans une période où celles-ci pourraient diverger sensiblement de celles de plusieurs partenaires régionaux.
Les enseignements de la théorie économique et les expériences internationales examinées dans cette tribune confortent cette prudence. Ils ne signifient nullement que la souveraineté monétaire garantit le développement. Aucune monnaie ne remplace la bonne gouvernance, la discipline budgétaire, la crédibilité des institutions ou une véritable politique industrielle.
Le maintien du franc guinéen doit donc s’accompagner d’une responsabilité tout aussi importante : faire de cette souveraineté monétaire une souveraineté efficace.
Conserver notre monnaie n’a de sens que si elle s’accompagne d’une Banque centrale crédible, d’une politique budgétaire disciplinée, d’une inflation maîtrisée, de réserves de change suffisantes, d’une mobilisation effective des recettes d’exportation et, surtout, de la transformation de la richesse minière en capacités productives nationales.
Ce choix ne constitue ni un repli national ni un rejet de la CEDEAO. La Guinée demeure profondément attachée à l’intégration ouest-africaine. Mais l’intégration régionale ne se réduit pas à l’existence d’une monnaie commune. Elle se construit également par le commerce, les infrastructures transfrontalières, la libre circulation des personnes et des capitaux, l’intégration des marchés financiers, les systèmes de paiement et la coordination des politiques économiques.
Le choix guinéen est donc, avant tout, un choix de séquençage économique.
La Guinée ne rejette pas l’intégration monétaire. Elle considère que sa transformation économique doit d’abord être consolidée, que les conditions régionales doivent être suffisamment réunies et que le transfert de la politique monétaire doit intervenir lorsque les bénéfices attendus seront suffisamment établis au regard des instruments nationaux auxquels le pays renoncerait.
Au fond, la question n’était donc pas simplement : ECO ou franc guinéen ?
Elle était de savoir quel régime monétaire offre aujourd’hui à notre pays les meilleures possibilités d’accompagner et de maîtriser la transformation économique qui s’ouvre devant lui.
Au regard de l’état actuel du processus de convergence de la CEDEAO, de l’hétérogénéité persistante des économies régionales et, surtout, des perspectives nouvelles ouvertes par Simandou, notre choix est clair :
à ce stade de son histoire, la République de Guinée a intérêt à conserver le franc guinéen.
Non par attachement au passé.
Non par défiance envers l’intégration africaine.
Mais parce que notre pays entre dans une période où il doit pouvoir utiliser pleinement les instruments dont il dispose pour transformer ses ressources en industrie, ses exportations en réserves, ses investissements en emplois et sa richesse minérale en prospérité durable.
L’ECO demeure une ambition régionale. Le franc guinéen constitue, aujourd’hui, un choix national de responsabilité.
Et si la Guinée réussit à bâtir, à partir de Simandou et de ses autres ressources, une économie diversifiée, industrialisée, stable et compétitive, elle ne se sera pas éloignée de l’intégration ouest-africaine.
Elle s’y présentera demain plus forte.
Honorable Hamidou Camara, président de la commission des finances de l’assemblée nationale de la République de Guinée.













