Dans une riche forêt que les Dieux avaient bénie,
Dormaient l’or, le fer, la bauxite et le diamant ;
La rivière y chantait, la terre était fleurie,
Et pourtant l’habitant demeurait indigent.
On nommait Ouendé Kènèma cette étrange contrée,
Petit royaume assis sur un immense trésor,
Où l’on manquait de ponts, de routes, de santé,
Tout en dormant, dit-on, sur des montagnes d’or.
Un jour vint le Castor, animal travailleur :
« Compagnons, bâtissons ! Notre misère est grande.
Réparons cette école et soignons nos malheurs ;
À quoi sert un trésor quand la pauvreté commande ? »
Le Singe l’applaudit :
— Voilà fort bien parlé !
Le Chacal répondit :
— Certes ! Mais qui l’a nommé ?
Le Serpent, doucement, se glissa dans l’affaire :
— Ce Castor bâtisseur devient bien populaire.
— Mais il travaille pour nous ! fit le Singe étonné.
— C’est justement pourquoi, dit l’autre, il faut l’arrêter.
— Pourquoi donc ? demanda le Hibou sur sa branche.
Le Serpent répondit d’une voix douce et franche :
— S’il répare l’école et construit le chemin,
Les gens pourraient demain lui confier leur destin.
Qu’il échoue, je consens qu’il demeure parmi nous ;
Mais s’il devait réussir, que deviendrions-nous ?
Le Chacal applaudit :
— Voilà parler en sage !
Brisons donc le Castor avant qu’il fasse ouvrage.
On cria dans les bois :
« Voleur ! Ambitieux ! Menteur !
Il bâtit aujourd’hui pour régner en ces lieux ! »
Et l’on chassa bientôt l’animal téméraire.
Le chemin resta troué.
Mais le Serpent fut maire.
—
Quelques saisons plus tard vint un autre Castor.
Il parla d’agriculture, d’école et de santé,
De femmes à soutenir, de jeunes à former,
De routes à réparer, de commune à relever.
Le peuple l’écouta.
Puis le peuple vota.
Mais le Serpent, toujours excellent démocrate,
Déclara :
— Le peuple a parlé ? Qu’il apprenne à se taire !
Une urne est respectable à condition, mon frère,
Qu’elle donne le résultat que souhaite le pouvoir.
Le Hibou demanda :
— Et si le peuple dit non ?
— On recompte ! dit le Serpent
— Et s’il dit encore non ? demanda le Hibou
— On annule ! répéta le Serpent
— Et s’il gagne toujours ? insista le Hibou
Le Serpent réfléchit.
— Alors… on compte deux fois ce qui nous fait gagner, avec l’aide du JUGE SRPRÊME.
Le Singe bondit :
— Deux fois la même urne ?
— Pourquoi pas ? rétorqua le Serpent
— Mais c’est de la fraude ! fit remarquer le Singe
Le Chacal le reprit :
— Sot !
Quand nous perdons, c’est fraude ;
quand nous gagnons, c’est jurisprudence.
Le Hibou éclata de rire :
— Admirable République !
Vous venez d’inventer l’urne immortelle :
- elle vote, meurt, ressuscite
- et revote pour le même candidat !
—
Pendant ce temps, l’école perdait son toit.
Le dispensaire attendait ses médicaments.
La route avalait les voitures.
Les jeunes cherchaient du travail.
Mais chaque soir, sous le grand fromager,
Serpent, Chacal et Singe débattaient gravement :
— Qui sera chef ?
— Qui sera maire ?
— Qui contrôlera le conseil ?
— Qui aura le fauteuil ?
Un enfant passa, pieds nus, son cahier sous le bras.
— Messieurs, demanda-t-il, quand réparerez-vous notre école ?
Tous le regardèrent avec indignation.
Le Serpent lui répondit :
— Petit insolent !
Ne vois-tu donc pas que nous discutons de choses importantes ?
—
Le vieux Hibou, lassé, convoqua la forêt.
— Ouendé Kènèma, dit-il, tu te crois pauvre ?
Regarde sous tes pieds : richesse !
Regarde tes rivières : richesse !
Regarde tes terres : richesse !
Regarde ta jeunesse : richesse !
Regarde tes enfants dispersés dans le monde : richesse !
Alors explique-moi : qui donc t’a condamnée à la pauvreté ?
Le Serpent cria :
— La capitale !
Le Chacal :
— Le gouvernement !
Le Singe :
— Les ancêtres !
Un autre cria :
— Les partis politique !
Un autre encore :
— La malédiction !
Le Hibou leva son aile :
— Assez !
Quand vous trouvez un bâtisseur, vous le combattez.
Quand vous trouvez un compétent, vous le jalousez.
Quand un frère réussit, vous souffrez.
Quand il échoue, vous célébrez.
Quand le peuple choisit « mal pour vous », vous corrigez le peuple.
Et lorsque tout est détruit… vous accusez Dieu !
Le Serpent protesta :
— Mais nous sommes pourtant très croyants !
— Je sais, répondit le Hibou.
Vous priez Dieu de développer la forêt pendant que vous empêchez les hommes de la construire.
—
Puis le Hibou conduisit les animaux au sommet de la plus haute colline.
— Regardez là-bas, dit-il.
Au loin s’étendait un royaume immense.
Des montagnes pleines de fer,
des terres pleines d’or,
des entrailles pleines de bauxite,
des fleuves capables d’éclairer des villes,
des plaines capables de nourrir des peuples.
Pourtant, dans plusieurs villages,
des enfants étudiaient encore sous des toits fatigués,
des malades cherchaient des soins,
des jeunes cherchaient un avenir
et des familles cherchaient simplement de quoi vivre.
Le Singe demanda :
— Quel est donc ce royaume si riche et si pauvre ?
Le Hibou répondit :
— La Guinée.
Le Chacal s’étonna :
— Mais alors Ouendé Kènèma lui ressemble !
— Non, répondit le Hibou.
Ouendé Kènèma ne ressemble pas à la Guinée.
Il marqua un silence.
Ouendé Kènèma est une petite Guinée.
- Même richesse insolente,
- même pauvreté scandaleuse ;
- mêmes enfants brillants,
- mêmes querelles minuscules ;
- mêmes trésors sous la terre,
- mêmes misères sur la terre ;
- même passion pour les fauteuils,
- même lenteur à construire les écoles ;
- même talent pour combattre les hommes,
- même difficulté à combattre la pauvreté.
Le Serpent baissa les yeux.
Le Chacal se tut.
Même le Singe cessa de rire.
Et le Hibou prononça ces derniers mots :
MORALE
Lorsqu’un peuple pauvre habite une terre pauvre,
Plaignons son malheur et cherchons-lui secours.
Mais quand un peuple dort sur des montagnes d’or,
Possède l’eau, la terre, les bras et le savoir,
Puis passe ses journées à détruire ses bâtisseurs,
Qu’il cesse d’accuser le ciel de ses malheurs.
Car le pire ennemi de Ouendé Kènèma n’est peut-être ni Conakry, ni le parti d’en face, ni le voisin, ni même le Serpent.
C’est Ouendé Kènèma dressée contre Ouendé Kènèma.
Et le plus grand malheur de la Guinée n’est peut-être pas d’avoir été oubliée par Dieu.
C’est peut-être, au contraire, d’avoir tant reçu de Lui et d’avoir si souvent confié ses trésors à ceux qui savent mieux compter les urnes que construire les écoles.
Car dans cette petite Guinée comme dans la grande,
- le Castor construit,
- le Serpent convoite,
- le Chacal applaudit,
- le Singe change de camp,
- le Hibou avertit…
- et pendant que tous se disputent le fauteuil,
- la pauvreté, elle, gouverne sans jamais perdre une élection.













